N° 661 | du 10 avril 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 avril 2003

Zorro el Zapato ! Théâtre, de Belleville à Mexico

Joël Plantet

« una comédia mousicala mexicana racontée et chantée par 24 coyotes de 6 à 12 ans »…

Dans les Yvelines comme ailleurs, même les villes au nom sympathique possèdent leurs quartiers relégués : ainsi en est-il, entre autres, de Mantes-la-Jolie. Un mercredi après-midi frisquet de ce début d’année, devant la salle Jacques Brel, quelques centaines d’enfants — à partir de 5 ou 6 ans et jusqu’aux pré-ados de treize ans — attendent, de même que leur famille et leurs accompagnateurs. Joli brouhaha. Ils seront environ 400 à s’entasser joyeusement dans le grand théâtre. Le spectacle peut commencer.

_ « Les enfants que vous allez voir sont vos voisins », informe d’emblée la metteur en scène de la troupe Tamérantong !. Qui se livre à un éclaircissement du titre : zorro, c’est le renard, et zapato la chaussure. Tiens ? Pourquoi ça ? D’une part, ça sonne bien, d’autre part il s’agit d’un jeu de mots constitutif avec les zapatistes, ces guérilleros indiens des villages du Chiapas — et leur médiatique porte-parole le sous-commandant Marcos — avec qui la troupe est depuis quelques années en étroite relation. Va donc nous être contée l’édifiante histoire d’un mouvement révolutionnaire. Une histoire de libération.

Sur scène, sous un grand bananier feuillu, une femme et ses quatre enfants regardent en silence les étoiles filantes. Le calme se fissure rapidement, et les saynètes s’enchaînent, créant l’ambiance, campant un décor : un acrobate au masque de serpent (la danse du Quetzacoatl), des enfants qui traversent la scène en s’amusant, des maisons colorées, un général qui se fait cirer les pompes, un cortège de petits militaires disciplinés et moustachus, un cheval tirant une charrette… Nous sommes plongés dans la vie quotidienne d’un petit bourg sud-américain. Déjà, l’ambiance est joyeuse, bordélique, vivante et délirante, dans la pure veine fantaisiste du Grand magic circus de Jérôme Savary. L’assistance semble captivée.

Les malfaisants nous sont montrés comme tels. Un personnage ridicule s’étouffe de colère ; des élections truquées sont mises en scène, qui trompent et spolient un peuple, et ce qui s’ensuit, à savoir la confiscation de terres. L’heure est à la corruption la plus brutale, d’autant plus qu’une plante magique, le maïs bleu, peut visiblement rapporter un maximum de thune, le gringo affairiste la transformant vite fait en corn flakes de la même couleur, plus que rentables.

Alors, dans ce chaos économique et social, comme un rebelle masqué, surgit Zapato ! Qui, comme l’autre, fait siffler son initiale et trace des Z à la pointe de l’épée, pour le plus grand plaisir de chacun. Des soldats aux noms rigolos — Merguez, Luissez ou Franssez… — le traquent. Car l’armée (menée par Sergent Garcia !) n’aura de cesse de venir à bout de ce damné Zorro. 1500 pesos de récompense pour sa capture. Soldados, vamos ! Pour plus d’efficacité répressive, une alliance objective s’établit entre pouvoir et gringos, mais parallèlement la rébellion enfle. Ya basta !

Sous l’œil placide de la Vierge, une fête des morts a lieu. On y danse avec des squelettes, on y porte des masques effrayants et des costumes adéquats. Carnaval du néant et de la camarde : la mascarade de mort fait la fête sous les bombardements et dans les fusillades, dans une atmosphère de guerre. L’intrigue déroule son fil. Infidèle à sa classe, la fille du gouverneur se rangera du côté des zapatistes. Zorro finira par révéler son identité. Le message est clair : « Souvenez-vous ! Tant qu’il n’y aura pas de justice, la lutte continuera ! »… Le rapport de forces s’inverse : un édile local a peur de ce peuple qui gronde et pisse dans son froc. Les combats des militaires contre les zapatistes deviennent particulièrement cocasses : duels superbement coordonnés, bastons orchestrées comme des ballets capoeristes, acrobaties et trajectoires impeccables. En toile de fond, le soulèvement populaire est justement suggéré.

Au final, les gamins auront surpris par leur grande maîtrise du travail théâtral et la justesse de leur jeu. Superbes, les centaures en carton-pâte rigolent, dansent, se congratulent ou organisent des chorégraphies ; les chœurs sont d’ailleurs conduits avec grande maestria [1]. On restera étonné de ce travail restitué par les enfants, sa qualité d’interprétation, sa loufoquerie, son intelligence. L’exploit n’est d’ailleurs pas mince de faire tenir tranquilles quelques centaines d’enfants pendant 1 heure 40 d’affilée. Même si les rires fusent, les cris parfois aussi, rajoutant à l’ambiance, les enfants restent, jusqu’au bout, ensorcelés par cette histoire d’oppression et de libération.

Les enfants de Belleville étaient déjà partis en mars 2001, sur invitation du sous-commandant Marcos s’il vous plaît, jusqu’au lointain Mexique. Du 2 au 12 avril 2003, ceux de Mantes-la-Jolie iront jouer Zorro el Zapato au Chiapas. Quatre représentations sont données au théâtre de Las Casas, puis d’autres dans la montagne, pour les communautés indiennes. Bel échange, belle aventure.


[1Les chansons sont composées par les Ludwig van 88, musique rock, rap, reggae, latino, salsa, folklorique mexicaine et classique


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