N° 974 | du 27 mai 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 mai 2010

ZEP, ateliers sur le langage

Mariette Kammerer

Pour favoriser un dialogue citoyen et ouvrir des perspectives aux jeunes des banlieues pauvres, le programme Bien dit ! sensibilise les élèves de ZEP aux codes de langage et organise des rencontres avec des employeurs qui acceptent de les coacher. Reportage à Aulnay-sous-Bois.

- Je m’appelle Medhi et j’aime le foot.
- Avance-toi plus près, sinon on dirait que tu as peur, conseille la comédienne, et ne t’en vas pas avant d’avoir écouté la réponse, ça donne l’impression que tu t’en fous, alors que tu es juste intimidé.
Un autre élève s’approche : Je m’appelle Hassan et j’aime le rap.
- Quand tu me dis ton nom, c’est comme si tu allais m’agresser, dis-le plus calmement et décroise les bras. Et s’adressant au groupe : Essayez de trouver la bonne distance par rapport à votre interlocuteur, regardez-le dans les yeux et n’hésitez pas à sourire, ça illumine votre visage .

Une classe de seconde, spécialisée en électrotechnique au lycée Voillaume d’Aulnay-sous-Bois, participe à un atelier dans le cadre du programme Bien Dit ! porté par l’association Citoyenneté Possible (CPossible), autour des codes communs de langage, à travers des jeux de rôle et des improvisations. Destinée à faciliter l’accès à l’emploi et à renforcer le lien citoyen, cette expérience est menée dans deux lycées classés ZEP, le second étant le lycée Auguste-Blanqui à Saint-Ouen. « Cela fait longtemps que j’avais ce projet en tête, explique Souâd Belhadad, journaliste et écrivain qui a conçu le programme, j’avais été frappée, lors d’autres interventions en lycée, de voir à quel point les élèves ne maîtrisent pas le langage en dehors de leurs codes ; souvent, ils n’ont pas conscience de la portée de leurs propos, de l’image qu’ils renvoient, du ton qu’ils emploient. Or, je crois que le partage de codes fédère une citoyenneté commune. »

D’où l’idée de mener cette expérimentation qui s’articule en trois phases. La première phase, animée par la journaliste et Sandrine Friedman, chef d’entreprise, porte sur les différents niveaux de langage et la préparation de demandes de stage. La deuxième phase, animée par Souâd Belhadad et Nathalie Bernard-Brûcher, comédienne, est plus axée sur la diction et l’expression corporelle, et la troisième consiste en des simulations d’entretiens d’embauche avec des chefs d’entreprise qui ont accepté de recevoir ces jeunes. Chaque phase comprend quatre séances de deux heures. « Ces gamins de milieux défavorisés ne savent pas adapter leur comportement et leur langage en fonction de l’interlocuteur, ils ne maîtrisent pas les codes de communication », constate Karine Olivier, leur professeure principale. « Notre objectif est de leur apprendre ces codes sociaux, ajoute la journaliste, de leur donner un langage commun, pas seulement verbal, mais aussi à travers l’attitude physique, et de permettre un dialogue avec des chefs d’entreprise. » Le projet est financé par Fact, une fondation franco-américaine qui lutte contre les discriminations, la fondation Un monde pour Tous ainsi que le Conseil général de Seine-Saint-Denis et la fondation Sciences Po. Après rédaction d’un protocole, l’expérience a vocation à être étendue à d’autres lycées.

Convaincre son auditoire

Ce matin-là, le groupe d’élèves de seconde en est à la deuxième étape du programme, l’expression corporelle. Après quelques exercices d’échauffement et de concentration, la comédienne donne aux élèves les consignes de l’improvisation : « Vous êtes candidat à une élection, vous présentez les deux points de votre programme et vous argumentez pour convaincre le public. » Rudy passe en premier, debout devant les autres élèves assis par terre. Il propose d’instaurer des menus halal à la cantine et d’alléger certaines matières scolaires. Il s’emmêle un peu les pinceaux et ne se fait pas très bien comprendre. « Est-ce qu’il vous a convaincu ? Qui peut me résumer ses propositions en deux mots ? demande la comédienne. Vous voyez, il faut donner l’information tout de suite, aller droit au but, sinon votre interlocuteur n’écoute plus, et il faut éviter le jargon technique pour être compris par tout le monde. »

Un autre élève se présente pour être maire d’Aulnay-sous-Bois. Il propose une ville plus propre, y compris dans les quartiers pauvres. Il répond du tac au tac aux questions, argumente, convainc son auditoire. « On a bien compris sa proposition et ses arguments, commente un autre élève, il était convaincu et solide. » « Oui, et qu’est-ce que vous observez au niveau du regard ? Il se tient droit et il fixe les gens, c’est très convaincant et ça donne confiance. » En aparté, elle explique que regarder dans les yeux est souvent difficile pour les élèves car cela peut être interprété comme une provocation, ou, pour ceux originaires d’Afrique noire, comme un manque de respect envers un aîné. Les élèves se succèdent sans trop se faire prier : un « maire » propose d’aider les jeunes et de restaurer les immeubles, un « promoteur » veut construire un centre commercial pour les habitants d’Aulnay-sous-Bois, deux « sélectionneurs de foot » veulent rajeunir l’équipe. À chaque passage on observe et commente la posture, l’éloquence, l’argumentation. Un seul élève refuse de se prêter au jeu, on lui demande de justifier son refus par deux arguments. « Cette classe est très facile, il y a beaucoup d’écoute et de participation, souligne Souâd Belhadad, peut-être aussi parce qu’ils ont choisi cette filière et sont contents de leur formation. »

Registres de langage

Même s’ils n’articulent pas toujours bien, se tiennent souvent affalés, ou que leur discours n’est pas très structuré, les élèves font un effort pour s’exprimer dans un français correct. Ils ont déjà suivi la première phase du programme sur les différents niveaux de langage. Lors de cette première phase, une improvisation consistait par exemple à s’adresser à un copain pour lui demander des excuses par rapport à son comportement de la veille. Puis les élèves devaient s’adresser à la mère du copain, utiliser le vouvoiement et un autre registre de langage, moins familier. « Je leur demandais de reformuler, de trouver d’autres mots, cette improvisation était aussi l’occasion de travailler sur le message, qui doit être simple et clair – « je veux des excuses » – et sur le ton le plus adéquat pour atteindre cet objectif. » Pendant les séances sur la gestuelle et la diction, la comédienne travaille aussi sur l’imaginaire. Par exemple, une improvisation consistait à présenter la biographie imaginaire d’un camarade – « Monsieur Machin, 85 ans, brillante carrière de scientifique, prix Nobel de physique en telle année… » – et l’autre, découvrant son propre personnage, pouvait rebondir, ajouter des éléments. « Ils se sont si bien prêtés au jeu que l’un d’eux a présenté la biographie d’une femme, et son camarade a dû incarner ce personnage féminin, raconte la comédienne. Je veux leur montrer que l’on peut s’amuser à changer de personnage, à être quelqu’un d’autre, sans perdre son identité. »

Rencontre avec les employeurs

Lors de la troisième phase du programme Bien Dit ! les élèves participeront à des simulations d’entretiens d’embauche avec des chefs d’entreprise (lire le témoignage de Christophe Lamazere, de la DRH de SNCF-Voyages). Selon le protocole établi, l’élève doit se déplacer dans les locaux de l’entreprise pour un entretien de 15 minutes, suivi d’un temps de débriefing pour analyser les points forts du candidat et ceux qui restent à améliorer. « C’est important de leur renvoyer une image positive d’eux-mêmes, car ce sont souvent des gamins en échec scolaire depuis la cinquième, souligne Souâd Belhadad. On demande à l’employeur d’avoir un regard bienveillant et de leur transmettre une expérience, de raconter son propre parcours. » L’entreprise n’est pas toujours en rapport avec la matière étudiée. Un élève en maintenance de machines industrielles peut être reçu par la DRH de la FNAC, par un avocat, ou par la direction de la communication du ministère de l’Environnement. « Nous voulons créer une ouverture, une rencontre, qu’ils puissent voir d’autres milieux, être reçus dans des lieux qu’ils n’auraient jamais imaginés. » Le but étant de lutter contre les préjugés, de part et d’autre. « L’impact des ateliers est encore difficile à évaluer, confie la professeure principale, mais les élèves de seconde ont tous trouvé leur stage et deux élèves de terminale sont présélectionnés pour un BTS, je suis sûre que ça leur a servi ».


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