N° 901 | du 16 octobre 2008 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 16 octobre 2008 | Jean Cartry

Voulons-nous des enfants barbares ?

Maurice Berger


éd. Dunod, 2008 (243 p. ; 21,50 €) | Commander ce livre

Thèmes : Violence, Education

Pendant une dizaine d’années, nous avons accueilli quatre frères, les deux aînés ayant vécu pendant un an avec leur mère une alternance de relations érotisées ou de grande violence. Par contre, les deux plus jeunes ont bénéficié d’une protection judiciaire précoce, surtout le dernier que nous avons accueilli à l’âge de cinq mois. Le juge n’a pas tremblé et l’a retiré à la maternité même. Les deux premiers garçons, trente et dix-neuf mois, furent les petits enfants les plus violents, et les plus dangereux, que nous ayons connus. Par contre, leurs jeunes frères n’ont jamais été violents.

C’est notre histoire avec ces enfants-là, histoire de tous les éducs, que le dernier livre de Maurice Berger contribue à éclairer. Dès 1982, Michel Lemay dans J’ai mal à ma mère [1] synthétisait tous les travaux sur la clinique, la psychopathologie et l’approche thérapeutique des carences relationnelles précoces. Là où Lemay décrit « en creux » le manque, le vide, Maurice Berger ouvre la clinique des traumatismes ajoutés qui poussent la pathologie carentielle jusqu’aux violences précoces et aux drames suscités par de petits enfants. Violence originaire : « … une étude du passé des sujets qui présentent une violence pathologique extrême montre qu’elle n’a pas d’âge chronologique : elle était souvent présente dès l’âge de deux ou trois ans » (p.7).

Violence dans les pouponnières ! Extrême violence à la réalité de laquelle on résiste. L’anamnèse met en scène des parents hyper violents, des pères surtout, des mères psychotiques ou sadiques, englués dans une continuité pathologique transgénérationnelle. Violences vues et/ou subies par les enfants ; violences impensables, “impensées” par l’enfant faute d’un appareil psychique adéquat. L’enfant violent n’est pas violent, il est substantiellement violence et terreur. Tous ces enfants violents ont en eux-mêmes une « partie terrifiée ».

Maurice Berger aborde scientifiquement la discussion des causes et des formes cliniques de cette violence. Un autre moment fort de son livre concerne particulièrement les groupes professionnels « éclatés » par la violence des jeunes ; il évoque la peur des adultes, les bouleversements contre-transférentiels des soignants et des éducateurs, l’attaque des liens des équipes (insuffisamment organisées autour de la clinique) par la violence déferlante d’un préadolescent : « La violence est traumatique car elle réveille notre propre violence. »

L’approche thérapeutique décrite par Maurice Berger est fondamentalement appuyée sur le concept de contenance. Contenance thérapeutique, contenance éducative. Donc, contenance du corps, contenance du psychisme de l’enfant au moyen d’outils institutionnels multiples : enveloppements, isolement, sanctions, voire neuroleptiques ; psychodrames, thérapies duelles, stimulation cognitive. L’objectif étant que l’enfant puisse entreprendre un travail de pensée et accéder au jeu. Très winnicottienne est l’approche thérapeutique de Maurice Berger et de son équipe. Le jeu suscite progressivement une médiation, une transition entre l’hallucination qui a poussé à l’acte violent et la réalité des faits (Fais-les jouer, encore jouer et jouer encore, affirmait Fernand Deligny).

C’est de jeu qu’il s’agit dans les entretiens thérapeutiques duels ou dans les séances psychodramatisées décrits par l’auteur : on y rejoue des scènes traumatiques, des actes violents afin que la représentation protège du retour du passé à l’état brut. A ce niveau d’intervention, une certaine violence thérapeutique est à la fois assumée et théorisée.
Ce livre ne décrit pas l’action d’un thérapeute seul. Il met en scène une équipe soignante en quête perpétuelle de cohérence clinique et axiologique. Compte tenu de son engagement thérapeutique, c’est une équipe qui, si l’on ose dire, soigne… dangereusement.

En effet, c’est l’identification aux enfants soignés qui constitue le moteur interpsychique du soin. Le transfert donc et le contre-transfert envahissant qui s’ensuit. Importance d’une supervision systématique pour « transférer le transfert », selon la juste formule de Joseph Rouzel [2]. Il faut être reconnaissant à Maurice Berger d’aller à l’intime intersubjectif de la relation éducative ou de soin. Le script détaillé de plusieurs séances de thérapie en situation duelle avec Renaud, douze ans, jeune agresseur sexuel, est un des beaux moments cliniques du livre.

En effet, Maurice Berger prend au moins deux risques : celui d’aller aussi loin dans l’identification thérapeutique à un « enfant monstrueux » et celui d’en publier le récit abrégé. Maurice Berger illustre là ce qu’est une véritable clinique de l’engagement thérapeutique : « … le travail avec des sujets abuseurs sexuels, peut nous confronter à l’aspect prédateur de nos pulsions sexuelles, en tout cas en ce qui concerne les professionnels de sexe masculin. Ou un mouvement phobique peut survenir autant chez les thérapeutes hommes que femmes qui les empêche d’explorer précisément mais sans voyeurisme les conditions dans lesquelles le sujet a basculé vers un comportement d’agression, en particulier les sentiments ou la reviviscence hallucinatoire qui ont précédé l’acte » (p.123).

Ce paragraphe constitue l’exceptionnel moment d’auto-supervision [3] d’un intervenant confronté au comportement sexuel d’un jeune. Transposé dans le seul champ de la violence éruptive ou chronique d’un petit enfant, d’un enfant ou d’un adolescent en institution, l’éducateur peut éprouver en lui-même l’aspect prédateur de sa propre violence ou les mouvements phobiques que la violence du jeune peut susciter en lui. C’est donc de l’intime qu’il est ici question, dans cette zone de tous les dangers où, selon Freud « l’autre c’est moi ».

Clinique, sociologique, institutionnelle, juridique, politique, la réponse que Maurice Berger propose face à l’enfant malade de violence s’articule à la supplique implicite de ce dernier : « Sois plus fort que la violence qui est en moi ! »


[1Dunod, édition revue 1993

[2Le transfert dans la relation éducative, Dunod 2002

[3Comme en auto-analyse… En tout cas, c’est aussi le lecteur qui supervise