N° 864 | du 6 décembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 décembre 2007

Vivre avec les « fous »

Caroline Lefebvre

Thème : Psychiatrie

À Besançon, la psychiatre Marie-Noëlle Besançon et son mari ont créé un lieu de vie communautaire qu’ils habitent en compagnie de treize personnes atteintes de troubles psychiques.

Vivre avec des personnes en souffrance psychique, pour les apaiser et leur redonner une place dans la société… Ce « vivre avec », c’est le choix qu’ont fait il y a huit ans Marie-Noëlle Besançon, psychiatre et psychothérapeute, et son mari Jean, lorsqu’ils ont créé la « Maison des sources » à Besançon. Un lieu de vie non médicalisé où le couple partage le quotidien de treize résidants atteints de troubles psychiques, « pas un lieu de soins mais un lieu qui soigne », selon la définition de Marie-Noëlle Besançon, qui a porté cette idée « folle » pendant des années avant de pouvoir la réaliser.

Très croyante dans sa jeunesse et poussée par la volonté d’être utile aux autres, cette enfant du Haut Doubs, née en 1948, suit des études d’infirmière avant de poursuivre en médecine. Les études la laissent insatisfaite : « Il manquait une vision globale de la personne. » C’est alors qu’un jour, sous l’emprise du haschich, elle découvre sa voie : la drogue la transporte dans un état mystique, et elle a soudain le sentiment de comprendre ce que vit un de ses amis schizophrène. « Cette expérience extraordinaire m’a fait peur, j’ai arrêté aussitôt toute prise de drogue, raconte-t-elle aujourd’hui. Et j’ai décidé de consacrer ma vie à ceux qui sont différents, pas dans les normes, ceux que j’ai toujours trouvés plus intéressants que les autres. »

Ce sera donc la psychiatrie, et un nouveau choc en découvrant l’univers de l’hôpital : « C’était le Moyen-Age. Des malades dans un état d’abandon terrible, un manque criant de lits, de personnel… » L’interne s’intéresse au mouvement de la psychiatrie citoyenne qui tente de trouver des alternatives à l’hospitalisation. Elle est déjà installée en libéral lorsque la rencontre avec un SDF la conduit à lancer les prémices du lieu de vie qu’elle mûrit intérieurement : « Un dimanche communautaire, une fois par mois, ouvert aux gens qui se sentaient seuls, qui ne savaient pas quoi faire ce jour-là. » Rapidement, l’association Les Invités au festin, qui naît en 1991 de ces journées d’échange, acquière un local et propose des activités quotidiennes destinées aux personnes en souffrance psychique.

En 1992, la psychiatre rencontre Jean Besançon, son futur mari, celui qui l’aidera à concrétiser son rêve : « Il venait du monde de l’entreprise, c’est lui qui a monté tout le projet financier et stratégique. Sans lui, rien n’aurait été possible. » L’expérience commence en 1999 par un accueil de jour dans un ancien couvent acquis par l’association. Aujourd’hui devenu groupe d’entraide mutuelle [1], il compte une centaine d’inscrits (appelés les « participants »), qui picorent parmi les multiples activités animées soit par l’un des trois « accompagnants » salariés, soit par des bénévoles : travaux manuels, sport, langues, café philo… Trois ateliers d’insertion (informatique, friperie et bar sans alcool) apprennent l’autonomie et favorisent le rapport aux autres… le tout disséminé autour du cloître joliment habité par une colonie de plantes vertes.

Les trois « accompagnants » ne sont pas des travailleurs sociaux proprement dits, mais ont été recrutés pour leur adhésion à l’esprit du lieu. L’une était vendeuse en librairie, l’autre professeur de français, et enfin le dernier, l’animateur technique qui s’occupe de l’entretien de la maison avec les participants, fabricant de meuble.

Ouvert sur la société

L’aventure communautaire débute en l’an 2000. Treize résidants s’installent dans les chambres individuelles aménagées à l’étage du couvent. La plupart viennent de l’hôpital, mais tous sont peu ou prou stabilisés, capables d’accepter les relations avec les autres et de se remettre en cause… Six d’entre eux vivent ici depuis l’ouverture du lieu, qui a obtenu le statut de maison-relais en 2003 : la durée de séjour n’est pas limitée, afin de « se poser, recréer des racines et se remettre à pousser », dit Marie-Noëlle Besançon. Le suivi médical se fait à l’extérieur. « Ici, ils ne sont pas des malades mais des citoyens « normaux ». » Tout le monde participe aux tâches ménagères et aux courses. Une façon, en se sentant utile, de retrouver une place dans la société.

Mais la Maison des sources n’est pas un cocon replié sur lui-même, tout y invite à la rencontre avec l’extérieur : les sorties, la vente à la friperie, l’atelier informatique, ouvert à tous les habitants du quartier, mais aussi le « dîner des amis », chaque mardi, où les bénévoles et tous les esprits bienveillants ont leur place.

Délaissant leur appartement autonome installé dans le couvent, Marie-Noëlle et Jean Besançon prennent une bonne partie de leurs repas avec la communauté. Elle a abandonné son cabinet médical en 2004 pour se consacrer au foyer, lui a travaillé comme formateur à l’Afpa jusqu’en 2006, date à laquelle il est devenu directeur de la Maison des sources, pour permettre à sa femme de travailler au développement d’autres structures du même type (lire encadré). Désormais privé de cette « soupape » extérieure, le couple s’autorise régulièrement des séjours dans sa maison de la campagne bisontine, tandis qu’une accompagnante emménage à la Maison en leur absence. Des échappées indispensables sur le chemin exigeant qu’il a choisi.

Moins de médicaments

Malgré la méfiance des institutions au début, la structure est désormais reconnue : elle a le statut de maison-relais depuis 2003, ce qui lui permet d’être financée à hauteur de 40 % par la Ddass, le conseil général et la ville. Elle a reçu en 2002 le deuxième prix national de l’initiative en économie sociale de la Fondation du Crédit Coopératif. Aconfessionnelle en dépit des convictions de sa fondatrice, elle a aussi sa place dans le réseau de soins : l’hôpital envoie certains patients à l’accueil de jour, voire à la résidence. « Cette structure permet une réadaptation sociale, estime le professeur Paul Bizouard, psychiatre au CHU de Besançon. Mais elle ne remplace pas l’hôpital en cas de crise aiguë.

D’autre part, sa dimension communautaire ne convient pas à tous. » Certains en effet abandonnent après un temps d’essai. D’autres ne parviennent pas à respecter les règles du vivre ensemble (pas de violence, pas d’alcool ni d’isolement permanent). Mais Marie-Noëlle Besançon reste persuadée que la Maison des sources évite aussi bien des crises. Comme dans le cas de cette femme d’une quarantaine d’années qui habite une HLM avec son mari mais passe une semaine chaque mois à la résidence pour éviter de retourner à l’hôpital. Dans l’ensemble, les symptômes diminuent, et avec eux la consommation de médicaments, et les réhospitalisations restent très rares.

Après s’être retrouvés eux-mêmes et avoir réappris à vivre avec les autres, certains retrouvent même l’envie de travailler. Sept résidants ou participants sont ainsi salariés à temps partiel de l’association pour assurer le ménage, la cuisine et la comptabilité. En revanche, un seul occupe un emploi à l’extérieur, dans une entreprise d’espaces verts, à un rythme adapté à ses capacités.

Quitter le nid demande beaucoup de temps. Ainsi, ce résidant resté trois ans : lorsqu’il s’est senti prêt, il a commencé par se préparer ses repas tout seul, dans la petite cuisine de l’étage. Puis il s’est installé dans un appartement. Au début, il revenait manger au foyer, il est resté dormir une ou deux nuits, puis il est devenu totalement autonome. « Mais il sait qu’il peut revenir à tout moment, comme dans une famille, souligne Marie-Noëlle Besançon. Le lien reste, c’est ce qui lui a permis de partir. » La plupart de ceux qui ont retrouvé leur indépendance participent toujours aux activités de l’accueil de jour.

Les fondateurs du lieu songent eux aussi au départ. Pas pour se désengager de leur œuvre, au contraire, pour « passer le relais ». Le couple cherche à recruter un directeur pour se concentrer sur le développement du réseau naissant. Afin d’éviter tout risque d’interférences, Marie-Noëlle et Jean iront habiter ailleurs. « Nous continuerons à être présents, moins souvent mais présents », assure la psychiatre. Il faudra réinventer un nouveau « vivre avec », en s’appuyant sur les accompagnants. « Nous avons 59 et 61 ans, il faut être raisonnable et assurer la transmission si nous voulons que la Maison des sources nous survive ».

L’expérience fait des émules

L’association les Invités au festin a reçu un agrément pour ouvrir une deuxième maison-relais qui devrait accueillir douze personnes dans un village proche de Besançon à partir de janvier 2009, autour de l’une des accompagnantes de l’actuelle Maison des sources. En outre, depuis la parution de son livre témoignage (1), Marie-Noëlle Besançon est sollicitée un peu partout en France par des personnes qui aimeraient reproduire l’expérience. Ainsi, des projets sont engagés à Lille, Lyon et Montpellier, par des associations composées le plus souvent de parents de personnes en souffrance psychique, de travailleurs sociaux et de psychiatres ou psychologues. « La principale difficulté reste de trouver le logement », observe Marie-Noëlle Besançon, qui suit de près ces initiatives et a rédigé une charte pour ce futur réseau, autour de quatre principes : vie partagée entre personnes en difficulté et personnes intégrées, ouverture sur l’extérieur, participation de chacun aux activités et à la gestion, et comptabilité suivant le modèle de l’économie plurielle.


[1Le groupe d’entraide mutuelle est une association d’usagers qui se prend en charge pour organiser des activités de convivialité à destination des personnes atteintes de troubles psychiques