N° 660 | du 3 avril 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 3 avril 2003

Violences conjugales, comment en sortir ?

Propos recueillis par Katia Rouff & Guy Benloulou

Thème : Violences conjugales

Le terme « violences conjugales » recouvre plusieurs réalités. Pour les victimes, sortir de ce cercle infernal est long et douloureux, comme l’explique Maïté Albagly, secrétaire générale du Mouvement français pour le planning familial. [1].

Pour Liliana Gonzales, psychanalyste, les places assignées — en l’occurrence celle des femmes battues — sont porteuses de souffrance mais aussi de signification. De plus, explique-t-elle, le récit de la violence rencontre des résonances chez celui qui écoute. D’où l’intérêt pour les professionnels de prendre le temps de construire la relation avec la victime.

Selon Marlene Frich, conseillère conjugale et familiale et thérapeute, la violence conjugale recouvre un conflit psychique vie-mort. L’autre, explique-t-elle, devient nécessaire pour assurer la survie. C’est un travail du couple, pense-t-elle, qui est nécessaire pour en sortir

Que recouvre le terme « Violences conjugales » ?

Maïté Albagly : Il définit le processus au cours duquel un partenaire exerce des comportements agressifs et violents à l’encontre de l’autre, dans le cadre d’une relation privée et privilégiée. La violence conjugale peut être le fait de l’homme comme de la femme, cependant, dans 95 % des cas, la femme en est victime.

Quelles formes prend la violence conjugale ?

Elle peut prendre plusieurs formes, isolées ou conjointes, comme la violence psychologique disqualifiant la victime dans tout ce qu’elle est, la violence verbale qui humilie, la violence économique qui consiste à soumettre une personne par l’argent, la violence sexuelle avec par exemple le « viol marital » qui impose des relations sans consentement. Tous ces comportements en général précèdent la violence physique qui est la forme la plus connue et la plus repérable des violences conjugales, la femme en portant les traces visibles.

Pourquoi les victimes ne portent-elles pas plainte rapidement ?

La violence conjugale procède par phases : la déconsidération, les coups, l’explication des coups, la déresponsabilisation « Je ne suis pas responsable. Tu as provoqué ma colère », les excuses et enfin la « Lune de miel ». La lune de miel est un état fantastique durant lequel la victime va retrouver l’autre tel qu’elle l’avait imaginé quand elle l’a choisi comme partenaire.

Existe-t-il un « profil type » des femmes qui subissent de la violence ?

Non, les femmes de tous milieux culturels, intellectuels ou économiques sont touchées. Cette violence est encouragée par l’oppression sociale des femmes, amplifiée par l’inégalité et la dépendance économique. Bien entendu, une femme dévalorisée ou battue dans son enfance aura moins de ressources pour se défendre qu’une femme avec une personnalité bien construite.

La grossesse ou la naissance d’un enfant peuvent-elles déclencher la violence ?

Oui. Souvent, lorsque la femme est enceinte, l’homme violent supporte mal de ne plus être le centre d’attention.

L’isolement fait-il partie de la violence ?

Oui. Les femmes qui subissent de la violence sont isolées. Certains hommes vont chercher leur amie, ou leur femme au travail pour prendre encore plus de contrôle sur leur vie. La jalousie aussi fait partie de la batterie de l’homme violent. Il est insupportable que quelqu’un puisse manifester un intérêt pour sa femme. Plus la femme rencontre de monde, plus il craint qu’elle ne parle.

L’éducation des filles a-t-elle un rôle ?

Oui. Les stéréotypes sexistes sont encore bien présents, véhiculés jusque dans les livres scolaires et les jouets. Pour cela, au planning, nous proposons des animations et des discussions dès la maternelle à des groupes mixtes. Nous leur montrons qu’un homme et une femme sont à égalité, ce sont des partenaires.

Quand la victime commence-t-elle à rejeter la violence ?

Lorsqu’elle vient nous rencontrer au planning, la victime parle de ce qu’elle vit aujourd’hui. Si nous l’aidons à réaliser un flash-back, elle prend conscience que la violence existe depuis longtemps. Elle a commencé souvent très vite, mais la victime ne le réalise que quand cela devient insupportable. Chaque victime à son propre seuil de tolérance. Lorsqu’elle ne trouve plus de justifications ou « d’excuses », elle commence à réagir.

Vers quels services peuvent se tourner les femmes victimes de ces violences ?

Une femme qui subit des violences en a honte. Le numéro « Violence conjugales femmes info service », est un des outil très performant (Tél. 01 40 33 80 60). Il est plus facile pour une femme de raconter ce qu’elle vit à un interlocuteur anonyme. Une fois que la parole a été libérée, les professionnels de l’écoute vont amener la femme à se défaire de sa culpabilité. L’appel lui permet d’entendre un point de vue extérieur qui va lui proposer des solutions : porter plainte, intégrer un groupe de parole, se confier à un proche, vivre dans une structure d’hébergement…

Le parcours pour sortir du cycle de la violence est-il long ?

Très. Il est semé de va-et-vient. Dans un premier temps, toutes les femmes qui quittent le domicile conjugal y retournent. L’homme à ce moment-là promet que la violence ne se produira plus, offre des preuves d’amour. Les médecins ou travailleurs sociaux qui ne sont pas sensibilisés ou formés à ce problème peuvent finir par dire : « Je l’ai aidée une fois, elle est retournée chez lui, tant pis pour elle ». Il est donc indispensable de savoir que le parcours sera long et chaotique.

Quelles réponses sociales sont apportées à la violence conjugale ?

Les foyers d’hébergement pour femmes battues constituent aujourd’hui la seule réponse. Ce type de structure, malheureusement, est saturé de demandes. Quant aux femmes des classes moyennes, elles refusent souvent d’y aller, elles l’associent à la galère. Les femmes sont isolées et ont perdu le contact avec leur réseau familial ou amical ou ont trop honte pour le solliciter.

Quelles aides psychologiques leur sont proposées ?

Il existe plusieurs réseaux associatifs et féministes et des centres de victimologie qui proposent des lieux d’écoute, de parole et de conseils. Au planning familial, nous privilégions les groupes de parole. La femme voit qu’elle n’est pas la seule à subir de la violence. Des séances individuelles sont aussi assurées par une conseillère conjugale.

Quelle est la réponse judiciaire ?

La loi de 1992, appliquée en 1994, fait de la violence conjugale un délit pénal avec circonstances aggravantes [2]. C’est important que la société pose des limites. Il reste des progrès à faire. Aujourd’hui, la justice condamne la personne violente en fonction des preuves et de la répétition des preuves. Il faut plusieurs plaintes et de nombreux certificats médicaux pour que la justice intervienne.

De plus en plus, les juges proposent de la médiation, dès la troisième plainte, afin que le couple puisse trouver un terrain d’entente. Pour le planning familial, la médiation en cas de violence conjugale n’est pas la bonne mesure. Elle met au même niveau la victime et son agresseur. On ne peut pas faire l’économie de nommer un agresseur pour que la femme puisse se reconstruire. Nous espérons que l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France [3], élément essentiel de reconnaissance réalisé par des scientifiques, fera bouger les choses.

Les intervenants médicaux et sociaux sont-ils suffisamment sensibilisés à la violence conjugale ?

Les sages-femmes, les infirmières, les médecins et bien sûr les travailleurs sociaux sont des interlocuteurs importants. Malheureusement, tous ces professionnels ne bénéficient pas assez de formation. Or, un professionnel doit être clair par rapport à lui-même en ce qui concerne la violence, pour pouvoir garder une bonne distance, entendre des choses, ne pas se refermer si les paroles de la femme ravivent une blessure.


Quels arguments cliniques peuvent expliquer la naissance de violences au sein d’un couple ou d’une famille ?

Liliana Gonzales : La violence est une réponse possible d’un sujet à quelqu’un ou quelque chose qui lui fait barrage. Dans un couple, elle peut surgir à l’occasion de la réactualisation de questions identificatoires dans l’actuel et dans les actes. Ces questions, restées dans une impasse, sont des questions fondamentales : qu’est-ce qu’être un homme, une femme ? Qu’est-ce qu’aimer ? Et aussi : qu’est-ce qu’une mère, un père dans cette famille-là ? Qu’est-ce que la violence alors ? C’est à partir de ce que des femmes — mais aussi des hommes — peuvent m’en dire, de leurs récits, qu’on saisit la violence, et ce travail se fait à partir de l’évocation à travers la parole des effets des actes violents, c’est-à-dire des effets de sidération et d’arrêt de la pensée. Dans ces récits de personnes qui ont traversé des violences intra-familliales, c’est souvent au moment de la grossesse et notamment quand le « ventre rond » se donne à voir (la réalité d’un enfant à venir) que la violence du conjoint éclate. Ces hommes, pas prêts à devenir pères, qui se trouvent contraints à devenir pères à marche forcée, réagissent. Pour certains hommes, il n’est pas possible de changer de place, au moins à ce moment-là, cela ne constitue pas une expérience psychique.

Comment se traduisent concrètement ces violences ? Est-ce, comme il est courant de le penser de manière stéréotypée l’homme qui est responsable et la femme qui est victime ?

Parler en termes de victime et d’agresseur est important et fondamental non seulement parce qu’on intègre ainsi le point de vue de la loi (car il est important de déterminer un responsable des faits), mais surtout dans la mesure où une reconnaissance de la violence infligée par le corps social constitue parfois un pas nécessaire dans le chemin de l’appropriation psychique de cet acte de violence. Un pas nécessaire mais pas suffisant. Mais, de mon point de vue, penser uniquement en termes de ‘victimes’et de ‘bourreaux’ou responsables, ce serait rabattre la violence à un pur événement factuel, en écrasant toute duplicité, toute opacité fantasmatique. C’est déshumaniser et l’homme et la femme.

Mais on ne peut pas non plus rabattre l’événement sur le fantasme, en occultant le rôle du conjoint ou du parent. Une telle opération l’innocenterait implicitement en le libérant, lui (parent, conjoint), de tout désir. Dans ce domaine, mon travail consiste à accompagner la personne dans la reprise en chantier de ses questionnements, de l’appropriation de ce qu’elle a pu jouer, à son insu, dans cette histoire et, autrement dit la subjectivation (c’est-à-dire pouvoir dire je à nouveau) et à essayer de faciliter l’accès à autre chose : quitter la place assignée – victime, coupable, responsable — sans oublier que les places assignées sont porteuses de souffrance mais aussi de significations.

Quels conseils suggériez-vous aux travailleurs sociaux pour mieux déceler et traiter ce phénomène ?

Il me semble important d’abord de repérer certains effets, certains signes de la violence subie ou infligée : la confusion, le chaos dans les récits par exemple. Certaines femmes sont aussi sous le poids de la honte ; c’est-à-dire qu’elles ne parlent pas, si ce n’est dans un contexte de confiance établie et réelle. De ce point de vue se révèle aussi le caractère de la violence : penser que l’autre va penser qu’elle y est pour quelque chose ; donc : il faut faire en sorte qu’on ne se sente pas jugée face à des violences reçues ; que ça peut arriver et que ça paralyse. Ce sont là des aspects importants. Or, ce contexte se construit dans le temps, avec du temps, dans une relation. Il est aussi important de ne pas agir avec précipitation, comme dans une réponse immédiate en miroir. La violence et son récit rencontrent des résonances chez celui qui écoute, produisant parfois de la fascination ou de l’horreur. La précipitation à agir ne viendrait-elle pas là, d’ailleurs, comme un évitement à ces effets ? La violence happe et annule la capacité de penser, nous l’avons dit.


Comment se construit un couple violent ?

Marlene Frich : Le choix du partenaire est fonction des désirs ?dipiens et se fait en référence au couple parental de chacun. La relation de couple renvoie à l’intériorisation des relations primordiales infantiles, à leur développement, leurs avatars et leur continuité.

L’objet (l’autre) doit satisfaire à deux conditions :

- Il doit être objet de satisfaction pour soi et réciproquement. Il doit apporter des satisfactions libidinales mais plus fondamentalement, il doit permettre une confirmation personnelle dans le sentiment de sa valeur existentielle et de sa sécurité intérieure.

- Il est également un objet défensif, c’est-à-dire qu’il protège des pulsions partielles refoulées qui constituent un danger pour le sujet.
La nature du lien de couple dépend de l’articulation entre liens libidinaux et liens narcissiques.

Les liens libidinaux s’appuient sur l’investissement de l’autre en tant qu’objet. L’autre est reconnu, avec ses manques, ses défaillances. L’investissement narcissique vise une quête de soi permanente afin de combler les défaillances identitaires. La violence renvoie à une prédominance des liens narcissiques avec absence de symbolisation et de mentalisation. Il y a prédominance du passage à l’acte. Dans le couple régi par la violence, l’autre devient nécessaire pour assurer la survie psychique. Le fonctionnement psychique s’appuie sur la loi du tout ou rien.

En même temps, cette dépendance est vécue comme étant insupportable, d’où l’alternance fréquente de séparations et de retrouvailles chez ces couples. Les retrouvailles sont source de plaisir mais suscitent des angoisses d’engloutissement, d’anéantissement. Les ruptures protègent de ces angoisses mais, parallèlement, elles suscitent des angoisses d’abandon avec un risque d’effondrement d’où les retrouvailles qui protègent le sujet ponctuellement du retour du refoulé. Nous constatons que ces couples oscillent entre des tentatives de rupture, de séparation et des tentatives de réconciliation, d’où la nature paradoxale de ce lien puisqu’il s’agit d’être à la fois et en même temps séparés et unis.

Quelle solution pourrait permettre à ces couples de sortir du cercle vicieux de la violence ?

Pour le sujet violent, l’autre idéalisé doit être totalement bon. Aucune défaillance n’est permise. Lorsque cette image idéalisée de l’autre est ternie (ce qui ne peut manquer d’être), il devient totalement mauvais et la violence vient justifier et rétablir de gré ou de force l’image antérieure. Pour l’autre, la « victime », le schéma est identique. Le partenaire est idéalisé et bon. Lorsque la violence surgit, il devient mauvais et, en même temps, la « victime » se vit comme mauvaise puisqu’elle n’a pas pu ou su être à la hauteur des attentes de l’autre.

La problématique des partenaires est commune mais l’un des deux est chargé de l’exprimer (est-elle plus difficilement contrôlable chez lui ?) dans le passage à l’acte. Les pulsions sont agies par l’un mais présentes chez l’autre, bien que combattues et réprimées. Celui qui agit réalise son désir, même réprouvé, et satisfait ses tendances masochistes par la punition et l’opprobre.

Celui qui subit obtient des satisfactions fantasmatiques en s’identifiant à l’agresseur (dans le passage à l’acte) en lui faisant agir ses propres fantasmes. La violence conjugale recouvre un conflit psychique vie-mort. Ce qui peut aider ces couples ou ces sujets à sortir de cette problématique est un travail psychique qui leur permettra de quitter la violence fusionnelle qui annihile, détruit, tue, pour accéder au conflit positif, à une forme d’agressivité créatrice et génératrice de la pensée et de l’individualisation.


[1Mouvement français pour le planning familial - 4, square Saint-Irénée - 75011 Paris. Tel. 01 48 07 29 10

[2La loi du 22 juillet 1992 précise que la qualité de conjoint ou concubin de la victime constitue une circonstance aggravante des « atteintes volontaires à l’intégrité de la personne ». Quelle que soit la gravité des faits de violence, ils sont constitutifs d’un délit et donc passibles du tribunal correctionnel

[3Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF), réalisée par l’Institut de la démographie de l’université Paris I, 2001. Centre Pierre Mendès France - 90, rue de Tolbiac - 75634 Paris cedex 13. Tel. 01 44 07 86 46


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