N° 949 | du 12 novembre 2009 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 12 novembre 2009 | Jacques Trémintin

Vieillir en institution

Nicolas Lépine


éd. Chronique sociale, 2008 (175 p. ; 17,5 €) | Commander ce livre

Thèmes : Personne âgée, Sexualité

La sexualité imprègne, à tout âge, toutes les relations humaines, rappelle l’auteur qui va encore plus loin, en proclamant qu’elle marque chez l’être humain le passage de l’état de nature à l’état de culture. Le grand âge ne met pas un terme à cette fonction centrale. Pourtant, un ensemble de facteurs culturels, relationnels et sociaux contribuent, en considérant les personnes âgées comme asexuées, à les priver d’une partie de leur humanité. Cela concerne tout particulièrement l’institution soignante, en contact quotidien avec les vieillards dépendants. L’auteur est particulièrement critique à son égard. Alors que travailler avec des personnes démunies implique un minimum de disponibilité psychique, il lui reproche de s’enfermer dans des repères réducteurs.

Certes, c’est pour mieux réussir à apprivoiser la complexité de la réalité et se protéger face à la maladie et à la souffrance, qu’elle a recours à la limitation de la fonction corporelle à une mécanique organique et à l’enfermement de cette population dans une logique de chosification et de désérotisation de son corps. Mais, pour mieux dénier la sexualité et l’intimité, elle incite à désaffectiver les relations. Alors que la notion de « prendre soin » va bien au-delà des gestes médicaux mécaniques. C’est aussi l’écoute, la chaleur, la tendresse, l’apaisement, la consolation, l’accueil de la tristesse, du désespoir ou de la colère, la valorisation… Enfin tout ce qui permet d’aller à la rencontre de l’autre. Les services qui ne permettent pas aux soignants d’exprimer l’affection qu’ils éprouvent pour leurs patients ne se contentent pas de subir de multiples arrêts de travail et d’accélérer l’usure professionnelle. Ils s’inscrivent aussi dans un fonctionnement profondément maltraitant.

« Être un soignant reconnu en gérontologie, c’est plutôt finir par adhérer aux pratiques de déshumanisation des vieux, que d’avoir un souci particulier de leur liberté et de leur bien-être » (p.167). Accepter la corporéité plurielle et singulière, respecter la pudeur de l’usager comme manifestation de sa position sexuée, considérer que la tendresse et l’affection sont des valeurs essentielles du soin… En un mot, tout ce qui permet de bien soigner des vieillards, implique de transgresser la consigne implicite des institutions qui les prive de toute identité et de tout désir. Cette posture est dangereuse pour celui qui l’adopte, car elle peut provoquer la réaction de rejet d’un groupe professionnel qui cherche avant tout à préserver ses valeurs initiales. Mais c’est la seule voie qui permet d’éviter l’installation dans cette indifférence qui, pour dévastatrice qu’elle puisse être pour le vieillard, n’en est pas moins une parade efficace pour le soignant : c’est ce qui lui permet d’éviter de percevoir la cruauté dont il se fait complice.


Dans le même numéro

Critiques de livres