N° 518 | du 10 février 2000 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 février 2000

Vers une professionnalisation des femmes-relais ?

Propos recueillis par Guy Benloulou

« Il paraît nécessaire que leur pratique soit reconnue et qu’elles accèdent à des formations dans le travail social » estime Bénédicte Madelin, présidente de Profession banlieue, une association fondatrice des femmes-relais

Les femmes-relais en étant de même culture, de même langue, voire de même quartier que les populations qu’elles aident à s’intégrer ne risquent-elles pas de produire l’effet inverse, c’est-à-dire de renforcer la ghettoisation ?

Les femmes-relais n’habitent pas systématiquement le quartier où elles pratiquent. Par contre, elles ont une connaissance assez précise des modes de vie populaires qui animent ces espaces car elles-mêmes en sont issues ou en ont une certaine « proximité ». Ceci ne pose aucun problème. Certes, les usagers apprécient de trouver des personnes qui partagent leur nationalité, leur culture ou leur langue pour les aider à s’adresser à des services, mais ce qui semble primer pour eux c’est avant tout la confiance que leur inspire ces services.

En quoi cependant les femmes-relais se distinguent-elles des médiations en tout genre qui abondent dans les quartiers sensibles ?

Nous avons retenu ce terme de femmes-relais car celui de « médiation », déjà usité bien avant 1997, correspond à des réalités très diverses même si les médiatrices sociales et culturelles qui œuvrent dans les quartiers, couvrent pour ainsi dire la même réalité de pratique que les femmes-relais.

Dans l’apparition de ce concept de médiation, existe un double mouvement, d’une part celui qui émane des habitants qui s’organisent et produisent ces médiatrices et d’autre part, celui qui vient d’en haut, voulu par des politiques publiques, tels que les emplois-jeunes qui font tous de la médiation « x, y ou z ». Alors que chez les femmes-relais le mot « relais » implique bien la fonction de « passeur » entre les usagers, les familles et les administrations ou les institutions, ce qui génère une réciprocité, à savoir que l’usager doit s’accorder à l’institution mais également que celle-ci tienne compte d’un certain nombre de données sociales, culturelles qui aujourd’hui composent notre société… À l’inverse des autres formes de la médiation, où l’usager doit s’adapter à l’institution.

En fait on peut penser que leur rôle se limite à aider une mère à remplir des papiers administratifs ou à l’accompagner à la CAF ?

Les fonctions de femmes-relais sont loin d’être un simple accompagnement. Il s’agit carrément de transformer des institutions en les interrogeant sur leurs pratiques, leurs dysfonctionnements. Ces institutions, depuis longtemps, ont une forte tendance à fonctionner sur elles-mêmes sans nécessairement se faire comprendre par les usagers. Il s’agit encore d’informer les usagers sur leurs droits, et surtout de savoir comment ils peuvent les faire valoir. C’est donc une pratique éducative et d’accès à la connaissance, à tel point que bon nombre de femmes-relais n’interviennent plus seulement pour des populations en difficulté linguistiques ou culturelles, mais également pour des populations bien françaises de souche qui se retrouvent dans des situations d’exclusion ou de relégation.

Peut-on dire que les femmes-relais sont des travailleuses sociales ?

Elisabeth Morel [1] affirme volontiers que ce n’est pas à proprement parler un métier car les femmes-relais remettent en question une certaine conception du fonctionnement institutionnel. Elles sont nées des besoins criants sur les quartiers où des habitantes se sont organisées « avec les moyens du bord » pour répondre à une demande. Elles auraient, donc, plutôt un rôle citoyen et civique. Or, une reconnaissance statutaire pour elles équivaudrait à un renoncement de certains éléments liés à la militance qui a été à leur origine. Pourtant notre étude montre qu’elles ont une mission de lien social et de rupture de l’isolement qui n’est pas spécifique aux « quartiers sensibles ». Dès lors, il parait nécessaire que leur pratique soit reconnue et qu’elles accédent à des formations dans le travail social.

Votre prochain colloque sera européen. Cela signifie-t-il que cette « profession » est européenne ?

En Italie, effectivement, les femmes-relais sont très nombreuses, en Espagne également et dans certains pays du Nord de l’Europe, comme en Allemagne ou en Hollande où elles occupent des fonctions transitoires et très liées à la question de l’intégration et de l’immigration. Nous travaillons actuellement en partenariat étroit avec ces deux pays…


[1Elisabeth Morel est chercheuse au GREFOSS (Groupe d’étude et de formation sur le sanitaire et le social à Grenoble)


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