N° 859 | du 1er novembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er novembre 2007

Vers la démocratie participative

Katia Rouff

Thème : Histoire

Pour Pascal Aubert, administrateur de la Fédération des centres sociaux de la Seine-Saint-Denis, l’éducation populaire doit soutenir le développement de la démocratie participative.

S’il n’aime pas trop parler de lui, Pascal Aubert, quarante-six ans, est intarissable dès qu’il s’agit de la participation de tous à la vie locale. Cheveux ras, allure sportive (il est semi-marathonien), vêtements décontractés, il travaille et milite en Seine-Saint-Denis depuis de nombreuses années et a présidé la Fédération des centres sociaux du département jusqu’à l’an dernier. Membre du Réseau éducation populaire du 93, la fédération réfléchit à la mise en place d’outils et de démarches facilitant la prise de parole des milieux populaires pour leur participation plus directe et continue à l’élaboration des politiques publiques [1].

Automne 2005

La « révolte urbaine » est particulièrement forte en Seine-Saint-Denis et les centres sociaux sont bien souvent aux premières loges. Au Blanc-Mesnil, plutôt que de fermer les portes de la structure qui a été dégradée, l’équipe de permanents et de bénévoles installe un barnum dehors, offre des cafés jusque tard dans la nuit, suscite la discussion avec les jeunes, les familles et les habitants du quartier. Ensemble, ils cherchent à comprendre le sens de ces violences. Sans les justifier, les adultes les comprennent. « Si ça brûle, c’est que nous sommes incapables de faire de la place aux jeunes, de leur donner des conditions pour réussir. Nous marchons sur la tête. Une société incapable de considérer la jeunesse comme son avenir, ne va nulle part », estiment-ils. « Sans tenir des propos révolutionnaires, les habitants posent un diagnostic très intéressant, avec leurs mots et leur ressenti », apprécie Pascal Aubert.

Les premiers échanges portent sur les relations entres les jeunes et la police, la responsabilité de celle-ci dans le déclenchement des révoltes, puis très vite les discussions s’orientent vers les questions de réussite éducative, les inégalités subies par les jeunes des quartiers populaires, le manque de perspectives pour eux. Elles abordent aussi l’accès au logement et la non-représentation des habitants des quartiers populaires dans le débat public. Quatre autres centres sociaux du département s’emparent de ces questions et organisent des débats. L’ensemble de ces témoignages fera l’objet d’un film et, après les élections municipales, les éléments diagnostics et les axes forts dégagés par ce travail seront présentés par la population aux porteurs des politiques publiques du département. L’idée étant de partir de ces diagnostics et analyses pour réinterroger les politiques publiques.

En marche

Pour Pascal Aubert, le chemin vers la démocratie participative est inéluctable. Il juge obsolète le modèle très délégataire de la démocratie représentative française. « Depuis la Révolution, le pouvoir a très peur du peuple et le tient à distance, mais je pense que ce cycle se termine. Ce que nous percevons dans les centres sociaux, par exemple, laisse penser que nous sommes davantage confrontés à une crise de l’offre qu’à une crise de la demande de participation citoyenne. » Pour lui, les mouvements d’éducation populaire et les élus doivent travailler en concertation, même si les résistances sont fortes des deux côtés. « Dans nos mouvements, nous défendons l’idée de permettre aux gens de prendre la parole… sans pouvoir nous empêcher de la prendre à leur place !, rigole-t-il. Il nous faut pourtant rompre avec l’idée d’une avant-garde éclairée et nous situer réellement dans une fonction d’appui méthodologique permettant l’élaboration du point de vue de chacun. » Les mouvements d’éducation populaire – et notamment les grands réseaux qui se sont « institutionnalisés » – doivent apprendre à négocier avec les collectivités territoriales, tout en gardant leur identité et leur autonomie, une sorte d’autonomie négociée.

Du côté des pouvoirs publics, si des efforts restent à faire pour travailler avec les mouvements associatifs et la population, Pascal Aubert, se déclare « foncièrement optimiste ». Depuis une quinzaine d’années, ce fonctionnaire territorial travaille au côté des élus et les a vus « bouger » sur la question de la démocratie participative. Voici quinze ans, seule une poignée de villes la mettaient en œuvre : à la Roche-sur-Yon, les habitants géraient les enveloppes budgétaires de leur quartier, à Grande-Synthe (Nord), l’association d’architectes Les Arpenteurs faisaient participer les habitants à l’élaboration des projets urbains… « Ces précurseurs passaient pour des quasi-hurluberlus. Or, aujourd’hui, pour un élu, ne pas parler de démocratie participative est presque une preuve de courage ! Depuis deux mandats électoraux, cette préoccupation monte fortement, en lien sans doute avec le taux d’abstention et la crise des institutions. » Voici donc venu pour les mouvements d’éducation populaire le temps de s’emparer de la question, d’être offensifs pour mettre en place la démocratie participative de façon plus continue, en valorisant les potentiels citoyens de la société locale.

On le voit, la question du développement de la participation des habitants, de leur prise de parole, passionne Pascal Aubert. Il est d’ailleurs l’un des initiateurs de Riv’Nord, un média local participatif installé à Saint-Denis, qui réalise et diffuse des documentaires avec les habitants des quartiers du département. « Ce qui m’intéresse est l’idée de participer au fondement d’un nouvel équilibre entre la société civile et le pouvoir central. Quoi qu’on en pense, les choses bougent en ce sens, nous sommes au cœur d’une mutation politique. » Et de citer un texte de l’historien Immanuel Wallerstein, soulignant que « dans les périodes de grande stabilité, bouger un tout petit peu les choses nécessite une énergie colossale alors que, dans les périodes d’instabilité – à condition de savoir clairement ce que l’on veut –, une énergie raisonnable permet de faire bouger le système. »


[1Fédération des centres sociaux de la Seine-Saint-Denis - 63 rue du 18 juin 1940 - 93220 Gagny Tél. 01 43 51 86 80. mail : fdcs93@wanadoo.fr


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