N° 1093 | du 14 février 2013

Faits de société

Le 14 février 2013

Une société de défiance

Joël Plantet

Les indices de l’humeur nationale sont alarmants : morosité, apathie, désespoir, sentiment collectif de déclin et de fracture avec les élites caractérisent de plus en plus le tissu social hexagonal.

Fin janvier, deux enquêtes d’opinion soulignaient le piteux moral des Français, évoquant en filigrane une puissante dépression collective. En effet, le baromètre de la confiance politique (Cevipof) d’une part, et France 2013 : les nouvelles fractures (fondation Jean Jaurès/IPSOS) faisaient largement état de « morosité », de « méfiance » et de « lassitude ». Les signaux inquiétants s’additionnent dangereusement : immigration de moins en moins supportée (« trop d’étrangers en France » pour 70 % des personnes interrogées), rejet massif d’un islam « non compatible avec les valeurs de notre société » pour 74 % alors que cette religion concerne entre cinq et six millions d’habitants de notre territoire, mondialisation considérée comme une menace, peur du déclassement individuel et national…

Ce profond pessimisme, sans équivalent dans les grands pays européens, se traduit aussi par la conviction que les jeunes d’aujourd’hui auront moins de chances de réussir que leurs parents dans la société de demain. La non-maîtrise d’un chômage s’aggravant depuis plus de trente ans engendre peur de l’autre et repli sur soi. La classe politique, les médias, les élites en général font l’objet de toutes les suspicions : corruption, indifférence de la classe parlementaire à la situation des citoyens, mépris sont invoqués, entraînant même une tentation de régime autoritaire… Recul du sentiment de bonheur personnel, sentiment de déclin économique et culturel du pays, de perte d’identité et de défiance sont largement avancés. Ainsi la critique envers les journalistes est radicale : « coupés des réalités et ne parlant pas des vrais problèmes des Français » (près de trois personnes interrogées sur quatre), « pas indépendants et avec une tendance à céder aux pressions du pouvoir politique » (73 %), faisant « assez mal » (42 %) ou « très mal » (16 %) leur travail.

Si les caractéristiques d’un certain populisme peuvent paraître plus massives aujourd’hui qu’hier — désignation de boucs émissaires, appel à l’autorité et sentiment de « tous pourris »… —, sommes-nous pour autant dans une atmosphère comparable à celle des années trente ? Si l’histoire ne bégaie pas, l’historien Michel Winock se dit « frappé par la résurgence de stéréotypes connus, fondés à la fois sur des aspects de la réalité et sur des fantasmes » (in Le Monde daté 25 janvier). La société française est de plus en plus tendue : « le ressentiment cède la place à l’hostilité et, sur de multiples valeurs, la crispation est très nette », souligne ainsi le Cevipof. La France a peur : du présent, de l’avenir, de l’autre, du chômage. En outre, un nouveau paysage politique, plus brouillé qu’auparavant, s’est imposé : les convergences flagrantes entre UMP et FN sur certains points l’ont récemment prouvé.

Notre pays, parmi les premiers pour la dépense de solidarité sociale, fabrique une phénoménale insatisfaction. Alors ? Le mouvement Colibris, porté par la mouvance de Pierre Rabhi, agriculteur, philosophe et promoteur de la « sobriété heureuse », a récemment présenté une « feuille de route citoyenne, politique, alternative, coopérative, à destination de tous ». Il propose de faire fonctionner un « cerveau collectif », de « faire réécrire notre constitution par une assemblée constituante populaire tirée au sort », de favoriser les économies alternatives, de rompre avec la logique d’une responsabilité de l’intérêt général trop souvent dévolue à la collectivité ou aux associations (un film lui étant consacré, Pierre Rabhi – Au nom de la terre, sortira en salles le 27 mars). Radicale utopie ou alternative à une impasse ?