N° 994 | du 18 novembre 2010

Faits de société

Le 18 novembre 2010

Une prévention sarko-compatible

Joël Plantet

En quinze propositions peu convaincantes, le rapport Bockel – qui rend hommage à l’action présidentielle en matière de délinquance juvénile – évoque un simple effet d’annonce. Plus grave, il contient des idées dangereuses.

Un point de départ : le nombre de mineurs mis en cause dans des faits de délinquance aurait plus que doublé en une vingtaine d’années (+118 % entre1990 et 2009). Remis le 3 novembre, le rapport de Jean-Marie Bockel, secrétaire d’État à la Justice, émet quelques idées pour prévenir la délinquance juvénile. Appelant de ses vœux une « politique publique de la responsabilité parentale » – un bon tiers de ses propositions concerne cette rubrique – il préconise d’améliorer les stages parentaux existant depuis la loi de 2007.

De même, il conseille d’organiser un « coaching parental », de généraliser le contrat de responsabilité parentale (CRP, qui permet de suspendre les allocations familiales) et de donner davantage de visibilité aux conseils pour les droits et devoirs des familles (CDDF). Mais il propose également une « nouvelle économie de la sanction parentale » appuyée sur la facilitation des recours aux poursuites pénales contre les parents « défaillants » (proposition n° 6)… Évoquant « une parentalité en berne, en échec ou en difficulté » et sur l’argument que « dans certains quartiers où explose la délinquance juvénile, plus d’un foyer sur deux est une famille monoparentale », Bockel réclame un statut du beau-parent.

Quid des moyens financiers ?

Sans originalité, l’écrit propose d’intensifier la lutte contre l’échec scolaire, de valoriser le travail des femmes et de réduire les délais d’exécution des mesures éducatives judiciaires. Il demande l’instauration d’une politique de prévention – avec stages « antiviolences » – « spécifiquement ciblée sur les bandes de filles », considérées comme une « tendance lourde » par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) : la mise en cause de jeunes filles dans les infractions de violences volontaires aurait augmenté de… 97,5 % entre 2004 et 2009. À propos de la prévention spécialisée, il veut « donner une meilleure visibilité au métier d’éducateur de rue », le « faire revenir dans l’espace public » pour une « reconquête des territoires ». De même, il entend faciliter la présence des travailleurs sociaux dans les établissements scolaires, et réformer le service de santé scolaire. Mais force est de constater que l’impasse est totalement faite sur les moyens financiers à mobiliser.

Bien plus préoccupant, il (re) met l’accent sur le repérage des troubles de comportement dès 2 ou 3 ans. Tollé général : « dérapage idéologique » pour le collectif Pas de zéro de conduite, dénonciation du « fichage des bébés » par l’association des Apprentis d’Auteuil…

Le rapport prône une mise à niveau « linguistique et républicaine » pour les parents qui ne maîtrisent pas la langue française. Il généralise quelques points de vue douteux sur l’immigration : on y apprend par exemple que l’absence du père dans le processus éducatif « s’aggrave dans certaines familles d’Afrique noire où la mère s’occupe exclusivement des enfants pendant toute la période du primaire », de même que « dans certaines familles d’origine maghrébine, la mère joue à l’égard des garçons, un rôle de surprotection néfaste à l’acquisition des interdits républicains ». En bref, les causes de la délinquance seraient familiales et culturelles ; il n’est jamais fait état de précarité ou d’inégalités…

Le bilan du plan national de prévention de la délinquance a fait l’objet, le mois dernier, des plus vives critiques. En février dernier, le rapport Ruestch, commandé par le même Bockel, avait émis 60 propositions, auxquelles celles-ci font penser. Déjà, la question des moyens avait été éludée. À quand un autre rapport ?