N° 895 | du 4 septembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 septembre 2008

Une pauvreté longtemps méconnue

Propos recueillis par Katia Rouff

Dans son étude, le sociologue Alexandre Pagès révèle des situations d’extrême dénuement, mais repère cependant des initiatives articulant insertion de personnes en difficulté et développement local. Il appelle le secteur médico-social à travailler en réseau tout en conservant une relation personnalisée avec les usagers.

Durant 18 mois, vous avez réalisé une enquête de terrain dans le département de la Nièvre [1]. Vous soulignez que le taux de pauvreté est légèrement plus important en milieu rural qu’en milieu urbain. Quelles en sont les causes ?

Les causes en sont multiples et structurelles : isolement par rapport au marché du travail, délocalisations industrielles… Par ailleurs, durant un certain nombre d’années, les personnes les plus jeunes et les plus diplômées ont quitté les campagnes. Celles qui sont restées ont souvent aujourd’hui de faibles ressources. Le milieu rural compte aussi beaucoup de personnes handicapées. Les pensions d’invalidité et l’Allocation aux adultes handicapés (AAH) ont longtemps servi de RMI aux agriculteurs qui souffraient de réels problèmes de santé (lire le témoignage de Françoise Maheux, conseillère en économie sociale et familiale) .

À partir des années 1990, l’introduction du RMI a permis de couvrir d’autres catégories de population comme les chômeurs de longue durée et les personnes qui alternaient des périodes travaillées et des périodes chômées. Vivent aussi dans les campagnes, des ouvriers agricoles privés d’emploi, des familles nouvellement installées et de nombreuses personnes qui avaient été placées par les services de l’Assistance publique et l’aide sociale à l’enfance.

Et les jeunes ?

Un énorme travail autour de l’insertion des jeunes et du devenir des campagnes a été réalisé par les missions locales d’insertion. Actuellement, les jeunes envisagent moins souvent de quitter la campagne qu’auparavant. Certains font le choix de rester dans leur région et se révèlent parfois très imaginatifs pour faire bouger les choses. Aujourd’hui, ils peuvent plus facilement s’installer à leur compte ou pratiquer la pluriactivité, grâce aux nouvelles mesures de défiscalisation.

Comment vivent les personnes qui font l’expérience de la pauvreté ?

Elles vivent avec très peu de moyens, se serrent la ceinture et doivent effectuer des arbitrages difficiles : utiliser la voiture ou se chauffer. Elles suppriment souvent un ou deux postes domestiques. Les solidarités familiales et de voisinage existent (une personne en difficulté ou âgée sera hébergée par sa famille), mais elles peuvent entraîner des situations de dépendance. Même le potager ne constitue pas un revenu d’appoint. Les personnes qui en possèdent un offrent souvent des légumes à leurs voisins, bénéficiant en échange de services (bricolage, plomberie…)

De quelle manière interviennent les travailleurs sociaux ?
Dans certaines circonscriptions d’action sociale, ils sont submergés de travail. Un assistant de service social doit parfois instruire jusqu’à une centaine de dossiers, avec des moyens très limités. Les travailleurs sociaux jouent essentiellement sur les rapports individuels, en effectuant des visites à domicile. Elles sont très importantes et constituent parfois le seul lien avec l’extérieur. Le repérage des problèmes sociaux est difficile car la population rurale attend souvent longtemps avant d’effectuer des démarches pour percevoir une aide sociale. Elles préfèrent être considérées comme malades plutôt qu’en difficulté sociale. Jusqu’en 2003, la Mutualité sociale agricole ne couvrait pas le risque accident du travail. Un agriculteur victime d’un accident sur son exploitation et n’arrivant plus à travailler, se retrouvait au RMI.

Avez-vous constaté des problèmes de santé mentale liés à la précarité et à l’isolement ?

Nous manquons d’outils de mesure pour évaluer finement les conséquences de la pauvreté sur la santé mentale. Le taux de suicide élevé chez les agriculteurs constitue un indice. Nous constatons cependant qu’au fur et à mesure que leur inactivité se prolonge, les personnes au chômage restent chez elles et se replient sur leur univers domestique. Elles se sentent dans l’incapacité de se projeter dans l’avenir et d’agir. Elles limitent leurs déplacements – surtout si elles ne possèdent pas de véhicule – et les contacts avec l’extérieur. Le sentiment d’exclusion est renforcé par les distances géographiques. Contrairement à ce qui passe en ville, où il suffit de sortir pour croiser du monde, la campagne peut provoquer un sentiment d’isolement, entraînant des répercussions sur le psychisme.

Quelles sont les initiatives pour lutter contre la précarité en milieu rural ?

Depuis une trentaine d’années, les épouses d’agriculteurs, les néoruraux et les jeunes jouent un grand rôle dans le développement rural. Si on prend l’exemple des agricultrices, elles se sont rapidement ouvertes vers l’extérieur, ont diversifié leurs activités, accueilli le public et proposé la vente directe de leurs produits. Les résultats de cette révolution silencieuse sont aujourd’hui perceptibles. Il s’agit aussi de repenser des collectifs de travail proches des coopératives, pour éviter la dépendance aux donneurs d’ordres.

Quelles politiques sociales mettre en place pour lutter contre la pauvreté en milieu rural ?

Il faut continuer à proposer une relation individualisée aux familles mais trouver une juste distance d’intervention. Les bénéficiaires potentiels de l’aide sociale souhaitent que leur anonymat soit garanti : ils ne tiennent pas, par exemple, à ce que leur dossier d’aide sociale soit instruit à la mairie ou à informer le pharmacien du village qu’ils bénéficient de la CMU. A mon sens, la bonne distance d’intervention se situe au niveau cantonal. Il faudrait aussi effectuer un travail de repérage avant la prise en charge des personnes, puis - compte tenu des problèmes de santé et de difficultés d’accès aux soins – un travail de partenariat entre le secteur médical et le secteur social, ensuite. Cela commence d’ailleurs à se faire, tout comme le travail de partenariat à l’échelle d’un ou de plusieurs cantons. Aujourd’hui les choses bougent et on prend conscience du problème de la précarité en milieu rural.


[1La pauvreté en milieu rural, Alexandre Pagès, Presses universitaires du Mirail, 2005


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