N° 965 | du 18 mars 2010 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 18 mars 2010

Une journée sans immigrés

Joël Plantet

Malgré le fait qu’ils aient d’évidence un rôle déterminant – ils renforcent la croissance –, les travailleurs issus de l’immigration sont largement stigmatisés. Mais à quoi ressemblerait une France sans immigrés ?

Selon les données issues du recensement Insee de 2007, les immigrés résidant en France travaillant ou en situation de chômage atteignaient 2,4 millions, soit 8,6 % des actifs. Selon l’organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la part de la seule « population active occupée » (hors chômeurs) s’établissait pour la même année à 11,7 %, restant stable au fil des années. L’organisme estimait que « quelle que soit la conjoncture, on ne s’en passe pas ». Les secteurs concernés couvrent un large éventail : industrie, agriculture, construction, hôtellerie, services, représentant parfois jusqu’à 20 % de la main-d’œuvre. Leur part progresse dans certaines sphères, telle celle de l’informatique. Aujourd’hui, les fils d’immigrés sont éboueurs, médecins, réalisateurs, plongeurs, comptables ou ministres. Parfois, ils sont sans papiers, mais paient des impôts.

Pourtant, « le mot immigré est presque devenu une insulte », estiment les organisateurs de la journée sans immigrés. Le 1er mars – jour anniversaire de l’entrée en vigueur du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda) instaurant une immigration choisie sur des critères économiques –, cette journée particulière a voulu démontrer l’apport des immigrés dans la vie économique. Rassemblements devant les mairies, prises de RTT symboliques, port d’un ruban jaune ont concrétisé la protestation. À Paris et dans les grandes villes du pays, à l’initiative du collectif 24 heures sans nous soutenu par de nombreuses associations, les mairies ont vu des milliers de personnes réunies dans un même refus de la stigmatisation actuelle et de l’instrumentalisation politique de l’immigration, avec débats, échanges, musiques partagées.

Exaspération grandissante face au mépris et à la stigmatisation

Ce boycott économique (une journée sans production ni consommation) est issu d’une idée ayant germé il y a quelques années chez les immigrés latino-américains des États-Unis. En 2006, plusieurs villes importantes avaient été paralysées outre-Atlantique par ces travailleurs hispaniques, à la suite d’une loi criminalisant le travail clandestin (ils avaient eu gain de cause, obtenant le retrait du texte). L’initiative du 1er mars s’est faite européenne : des collectifs se sont formés en Italie, Espagne, Grèce…

En France, le dérapage en septembre dernier de Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, au sujet d’un jeune militant UMP d’origine maghrébine – avec ceux de Morano, de Frêche et de quelques autres – avaient mis le feu aux poudres, fédérant des milliers de personnes via un groupe Facebook. Même né ici, rappellent les protestataires, un jeune « issu de l’immigration » n’est jamais un Français à part entière : certains, par exemple, ont quinze fois plus de probabilités de se faire contrôler par la police qu’un autre jeune. Les membres du collectif avaient proposé à Sarkozy, lui aussi fils d’immigré, de prendre position sur le sujet. Certes, le mouvement reste symbolique, et son impact sera probablement plus qualitatif que quantitatif. Quoi qu’il en soit, il aura démontré le rôle de l’immigration dans l’économie – que la France, contrairement à d’autres pays voisins, n’a jamais cherché à connaître –, mais aussi l’exaspération grandissante face au mépris et à la stigmatisation, de plus en plus francs dans les discours politiques actuels.

L’idée est néanmoins d’en faire un événement annuel et européen. Le mouvement se rapproche d’autres initiatives citoyennes, tel l’appel à la suppression du ministère de l’Identité nationale, et prépare des propositions à soumettre au Parlement européen.