N° 636 | du 3 octobre 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 3 octobre 2002 | Katia Rouff

Une insertion par l’économie et le lien social

L’exemple de Eréqua, régie de quartier à Pantin

Thème : Entreprise d’insertion

En Seine-Saint-Denis cette structure embauche les habitants de la cité pour des travaux d’embellissement et travaille à renforcer la convivialité

Métro Fort d’Aubervilliers à Pantin. Pour rejoindre la cité des Courtillières, longer des mètres de jardins familiaux très gais, les rosiers y côtoient les cerisiers. À l’entrée de la cité : la maison de quartier, beau bâtiment qui accueille une trentaine d’associations. Quelques mètres plus loin, une petite place agréable, aérée, quelques commerces : boulangerie, pharmacie, épiceries, teinturerie et l’association Eréqua, une régie de quartier [1], elle aussi boutique ouverte sur le quartier. L’association, créée en 1998, est implantée au cœur d’une cité composée de 2 000 logements sociaux, gérés pour la plupart, par l’OPHLM, et de 6 500 habitants. La cité se trouve excentrée par rapport au centre ville et les habitants se considèrent parfois comme des pantinois de seconde zone, sentiment accentué par l’insuffisance de moyens de communication entre la cité et le centre ville.

De nombreux habitants cumulent les difficultés : logements trop petits, familles trop nombreuses, problèmes de santé, chômage, RMI… En revanche, les équipements ne manquent pas, crèche départementale, maternelles, écoles primaires, collèges, gymnases… et la vie associative est très riche. « Il existe des difficultés bien entendu, mais ici la société civile n’a jamais perdu pied. Les municipalités successives ont toujours pris à cœur ce qui se passe dans le quartier des Courtillières », indique Thierry de Lavau, le directeur d’Eréqua. Les régies de quartier ont pour objectif la gestion partagée du territoire avec tous les acteurs de leur quartier : habitants, institution, écoles, associations… Les locaux d’Eréqua sont mis à disposition par le bailleur et les collectivités locales financent une partie des actions.

Une régie de quartier est un instrument de gestion urbaine. Son métier est l’entretien de la ville. Elle vend des prestations de nettoyage, d’entretien et d’embellissement. Elle propose ses services à la ville, au bailleur et aux habitants et ses contrats de travail à des jeunes sans qualification, des chômeurs de longue durée et des personnes bénéficiaires du RMI. Eréqua travaille en collaboration avec la mission locale et la mission RMI. « Les personnes reçues cumulant souvent les difficultés, nous travaillons avec des partenaires avec lesquels nous définissons des parcours individualisés d’insertion afin de pouvoir prendre en charge tous les niveaux de problèmes qui peuvent se présenter (problèmes de santé, de logement…) ». La régie de quartier représente un sas pour basculer vers autre chose : un emploi ou une formation. Les premiers contrats de travail proposés par Eréqua ne nécessitent souvent aucune qualification : ramassage de papiers, collecte d’encombrants… « Nous travaillons alors sur le “savoir-être” : ponctualité, respect des directives, des personnes, travail en équipe… ».

Après cette première expérience, une personne embauchée pourra passer à des travaux plus techniques : peinture, plomberie… qui nécessitent un encadrement technique. « Il est hors de question que le résultat ne soit pas impeccable parce que ce sont des personnes en réinsertion qui le réalisent », insiste Thierry de Lavau. Les tarifs d’Eréqua sont souvent plus avantageux que ceux d’une entreprise traditionnelle : pas de frais de déplacement, étude de solutions qui permettent d’amoindrir les coûts (participation du client à la réalisation du chantier, par exemple), facturation du temps réel passé sur le chantier…

Aujourd’hui, les interventions sont essentiellement réalisées sur le quartier mais l’équipe d’Eréqua réfléchit à la mise en place d’antennes sur d’autres secteurs. La cité des Courtillières fait partie du Grand projet ville, associant Pantin aux communes de Bobigny et de Bondy, ce qui augure bien d’une nouvelle dynamique économique pour Eréqua. L’activité d’insertion par l’économique se heurte à des problèmes : « Certaines personnes sont trop “cassées” et elles n’ont plus le dynamisme pour rejoindre le monde du travail », constate Thierry de Lavau. Pour d’autres personnes, travailler sur le quartier présente un risque : elles trouvent un boulot en bas de chez elles, pourquoi aller le chercher ailleurs ? Par contre, proposer de circuler dans le quartier avec une pince ramasse-déchets à certains jeunes qui tiennent à leur image, s’avère difficile, ça ne leur poserait aucun souci dans un autre quartier. « En étendant notre activité à un territoire plus large, nous pallierons plusieurs de ces problèmes », estime Thierry de Lavau.

Le renforcement du lien social est la seconde mission d’une régie de quartier. Eréqua propose un point d’accès au droit animé par une juriste. « Pour apporter de l’information là et au moment où un individu en a besoin ». Elle donne des conseils, permet de débrouiller des situations liées aux droits de la famille, du travail, des étrangers, oriente vers les travailleurs sociaux, délivre des bons pour des consultations d’avocats et la régie accompagne les personnes qui le souhaitent dans leurs démarches. « Il s’agit d’un accompagnement à la citoyenneté parce que les gens s’informent et font valoir leurs droits ».

Eréqua a aussi mis en place un atelier mosaïque animé par une mosaïste passionnée et un animateur socioculturel. Deux ateliers gratuits sont proposés. Le premier accueille les enfants de 9 à 14 ans, qui ne fréquentent pas le service municipal de la jeunesse ou les centres de loisirs ou qui viennent encouragés par leurs parents et éducateurs. Dans cet atelier ouvert, aucun contrat n’est passé avec l’enfant qui y participe librement. Le second atelier accueille les femmes du quartier en partenariat avec l’association Parentage qui travaille sur la fonction parentale. Les œuvres réalisées dans ces ateliers enjolivent le quartier. Une grande mosaïque « L’expression de la cité », fort jolie, colorée et agrémentée des autoportraits des enfants a gagné le premier prix des Rencontres internationales de mosaïques de Chartres. Elle a été exposée à la mairie de Pantin, à l’université de Bobigny et sera installée dans un hall après la réhabilitation de la cité.

Actuellement l’atelier travaille sur des masques qui représentent la multitude de nationalités qui composent le quartier. L’atelier adulte a pour projet la formation d’une ou deux personnes qui devraient permettre de monter un atelier de productions (signalétiques…) qui pourrait être intégré dans le cadre du Grand projet ville. La régie, en collaboration avec les habitants, réalise aussi des actions de convivialité tout au cours de l’année : brocantes, jardin éphémère, animations à caractère ludique. Ces activités fonctionnent bien et désenclavent le quartier, la brocante notamment attire les férus de toute l’Île-de-France. « Les missions des régies sont trop souvent qualifiées de secondaires alors qu’elles sont prioritaires : formations adaptées, valorisation des acquis, développement de la vie associative, initiation à la démocratie participative, accompagnement et soutien individuel dans le parcours citoyen des personnes en situation de précarité, mise en place de solidarités partagées…

En somme tout ce qui donne du sens, de la plus-value sociale aux missions traditionnelles des régies que sont l’insertion, l’emploi, le travail et le tissage ou renforcement du lien social », explique le président du Comité national de liaison des régies de quartier (CNRQ), Guy Dumontier [2]. Dix associations et cinq personnes représentantes du quartier appartiennent au Conseil d’administration de Eréqua.

Eréqua va recruter des médiateurs pour prolonger sa présence sur le quartier en fin d’après midi et en soirée lorsque tous les services publics arrêtent leur activité. Leur rôle sera d’assurer la médiation dans les conflits de voisinage, d’aller à la rencontre des jeunes qui squattent les halls, de réaliser la veille technique « l’absence d’une ampoule dans les halls peut provoquer un sentiment d’insécurité », illustre le directeur. Ils auront un rôle de veille sociale, de sécurisation des habitants. Le médiateur travaillera également avec l’école, pour anticiper les problèmes : l’exclusion d’un élève à la suite d’un conseil de discipline par exemple. Pourquoi ne pas inciter les habitants à pratiquer eux-mêmes la médiation ? « Ils ne peuvent pas se mobiliser la nuit, et puis la médiation est un vrai métier, », explique Thierry de Lavau. « Cependant, pour que des médiateurs soient acceptés dans un quartier le projet doit se faire avec les habitants. Nous avons organisé des journées portes ouvertes autour de la médiation et des réunions publiques ».

Comment mesurer l’impact d’une régie de quartier ? Le contact avec les jeunes est bon, la régie permet à certains d’entre eux de travailler ; Eréqua intervient chez les locataires et cela se sait, elle est entrée dans un appartement sur cinq ; le taux de participation aux activités est important ; les salariés, les locaux où véhicules n’ont jamais subi d’actes de malveillance. Que reste-t-il à améliorer ? « Pour l’instant les projets sont montés par la régie et soutenus par les habitants, nous souhaitons que ce soit le contraire. Le temps, le réflexe, la confiance le permettront ».


[1Eréqua - 70, Parc de Courtillières - 93500 Pantin. Tel. 01 48 36 70 70. mail : erequa.regiedequartier@cnlrq.org

[2CNLRQ - 47-49, rue Sedaine - 75011 Paris. Tél. 01 48 05 67 58


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