N° 947 | du 29 octobre 2009 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 29 octobre 2009 | Jacques Trémintin

Une histoire de la violence

Robert Muchembled


éd. du Seuil, 2008 (499 p. ; 21,50 €) | Commander ce livre

Thème : Violence

De nombreuses études historiques convergent pour décrire le Moyen Âge comme une époque dominée par une culture de grande violence. Dès le plus jeune âge, l’éducation des garçons y exalte la force physique et habitue les corps à la souffrance par des punitions corporelles. Les codes de l’honneur et de la virilité ne souffrent pas le moindre affront : l’escalade va du défi à l’injure, à la gifle, puis à l’affrontement qui provoque parfois une blessure, alors fréquemment mortelle, tant la médecine est balbutiante. Le risque est partout et n’épargne personne. L’homicide n’est répréhensible que s’il est le produit d’une intention délibérée. Le meurtre ne donne lieu, le plus souvent, à aucune répression particulière, des lettres royales de rémission accordant l’absolution et l’indemnisation de la famille de la victime évitant toute vengeance. Et puis, lentement mais sûrement, la société va réussir à réduire le taux de mort violente de 100 à… 1 pour 100 000 habitants.

L’historien Robert Muchembled étudie ici les facteurs de cette impressionnante trajectoire déclinante de la violence physique et de la brutalité humaine qui intervient dans toute l’Europe occidentale, entre le XIIIe et le XXIe siècle. Il décrit la véritable fabrique qui va se mettre à refaçonner les comportements et la sensibilité en dévalorisant tant les affrontements armés que la rudesse des codes relationnels. C’est d’abord la ville qui commence cette œuvre, en protégeant ses habitants derrière ses murailles, sa garde et sa législation. Mais la sécurité ainsi acquise se paie au prix de l’expulsion de ceux qui refusent de s’y soumettre. C’est ensuite une révolution judiciaire qui va inciter à canaliser les pulsions. La justice invente un système gradué d’amendes pour toute insulte ou gifle. Elle n’hésite pas à condamner impitoyablement à mort tout meurtrier.

Parallèlement, elle offre la possibilité, pour laver son honneur, de porter son différend devant un magistrat. L’Etat s’affirme bientôt comme seule autorité légitime à pouvoir permettre l’homicide (en temps de guerre et lors des peines capitales) et s’arroge le monopole de la violence et du port des armes. Mais il ne faudrait pas oublier le mouvement général de civilisation des mœurs qui incite, pour paraître respectable, à limiter le nombre et l’ampleur des conflits et en tout cas qui privilégie le combat à main nue au couteau. Les nobles et la paysannerie tarderont à abandonner leur culture ancestrale de valorisation de la virilité, en prolongeant un temps les duels et les jacqueries. Seule la jeunesse perpétuera sporadiquement ces pratiques, jusqu’à nos jours. Il ne reste plus à la violence qu’une sublimation qui remporte un énorme succès au travers de la littérature ou du cinéma et un transfert inexorable de l’espace public vers le foyer familial toujours théâtre d’agressions.


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