N° 859 | du 1er novembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er novembre 2007

Une histoire de l’éducation populaire

Propos recueillis par Katia Rouff

L’éducation populaire milite pour une diffusion de la connaissance au plus grand nombre, afin que chacun puisse s’épanouir et agir dans la société. Jean-Marie Mignon, conseiller technique et pédagogique de la Jeunesse et des Sports et maître de conférences associé à l’IUT de Paris-XIII-Bobigny, revient sur cette démarche éducative si particulière.

En 1792, en présentant son rapport sur l’instruction à l’Assemblée
législative, Marie-Jean de Condorcet, député du Tiers-Etat, jette-t-il les
bases de l’éducation populaire ?

En effet, s’il fallait choisir un texte fondateur, celui-ci aurait une certaine pertinence. Ce Rapport adressé aux conventionnels de l’assemblée fondatrice de la Première République est très novateur. Il affirme que l’instruction – alors largement réservée au clergé et à la bourgeoisie – doit être publique et s’étendre à l’ensemble de la population afin de favoriser la promotion sociale et professionnelle de tous et aussi « universelle, égale et complète que possible ». Ce Rapport n’a pas été suivi par les conventionnels, bousculés par des préoccupations plus immédiates.

Cependant, il formalise l’idéal d’une éducation pour le peuple qui restera dans les valeurs de la République naissante. Il n’est pas seul dans cette voie. L’année suivante, toujours à la Convention, le député Louis Portiez plaide pour l’éducation de la jeunesse en la faisant sortir des murs de l’école par les voyages, l’art, la découverte de la nature et des industries… Sur bien des points, son discours annonce, à travers ce qu’on appellera plus tard « l’étude du milieu », une certaine façon d’appréhender le champ actuel des activités socio-éducatives et d’une éducation à la citoyenneté.

La création, par Jean Macé, de la Ligue de l’enseignement en 1866 représente une autre date importante.

Pour ce journaliste politique du Haut-Rhin, le succès du réseau de bibliothèques populaires communales créées en Belgique est révélateur d’une forte demande sociale. Il veut le reproduire en France. L’abolition de la République par Napoléon III, pourtant élu par le peuple, le révulse. Positiviste, il s’engage dans l’action pour combattre « l’ignorance du peuple » qui se laisse opprimer. En 1866, il publie Le Manifeste de la Ligue de l’enseignement dans lequel il défend l’idée que seule la formation des citoyens permet l’émergence de la démocratie et qu’elle est l’instrument de l’action politique. L’instruction doit être gratuite, obligatoire et laïque : elle ouvre à la raison et au progrès. Son appel est reçu par des milliers de personnes qui le plébiscitent.

Quel rôle joue l’affaire Dreyfus (1894) dans l’histoire de l’éducation populaire ?

Le scandaleux procès de l’officier israélite Alfred Dreyfus représente un événement dramatique qui interroge les Français sur le lien politique qui les unit. L’opinion se divise entre ceux qui invoquent les droits de l’homme, la liberté individuelle et la justice et ceux qui mettent en avant l’intérêt supérieur de la patrie et l’honneur de l’armée. Cette affaire favorise, par ricochet, le développement de la question sociale et d’une formation à la démocratie, qui se déploient avec vigueur dans les sociétés d’instruction populaire émergeantes. Les confrontations entre une fraction du monde ouvrier et une bourgeoisie philanthropique s’épanouissent dans les universités populaires et les patronages. Une élite ouvrière qui apparaît et se syndicalise fonde les bourses du travail offrant secours mutuel et enseignements « polytechniques » à ceux qui les fréquentent.

Vous soulignez qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale, deux générations constituent le mouvement de l’éducation populaire : la première, encore tournée vers le Front populaire de 1936, et la seconde, plus jeune, influencée par la Résistance.

C’est au sein de deux courants idéologiques – le socialisme laïque et le christianisme social – que deux générations de militants défendent l’idéal de l’éducation populaire. La première est très marquée par le maelström du Front populaire qui a pris le pouvoir durant quelques mois au moment où la menace nazie émergeait en Allemagne. Elle s’investit dans un engagement associatif plutôt politisé. On peut citer parmi les militants des auberges de jeunesse, libertaires, pacifistes et internationalistes : Jean-Marie Serreau, Albert Jenger ou Robert Auclaire, longtemps divisés par leurs convictions ; la Ligue de l’enseignement qui mène son combat éducatif et laïque sous la présidence d’Albert Bayet ; et les clubs socialistes Léo-Lagrange, même si Pierre Mauroy, leur fondateur, avait seulement huit ans en 1936.

La seconde génération, puise dans l’esprit de la Résistance les ressources pour dépasser la routine des institutions établies dans une utopie pacifiée. L’accession à une vie culturelle et artistique plus riche prend une grande place. Le mouvement Peuple et Culture par exemple, impulsé par des hommes comme Joffre Dumazedier, proclame dans son Manifeste (publié dès sa création en 1945) vouloir « rendre la culture au peuple et le peuple à la culture. » Travail et culture, créé par un groupe d’artistes et d’intellectuels, participe de cette démarche. Les maisons des jeunes et de la culture (MJC), fédérées par André Philip, seront longtemps emblématiques du travail d’éducation populaire, les toutes premières étant nées d’initiatives venues de la jeunesse elle-même. De plus, elles sont édifiées dans de très nombreuses communes et favorisent d’abondantes et diverses activités artistiques et socioculturelles.

Comment voyez-vous l’émergence de l’animation socioculturelle à partir des années 1960 ?

Dans les années qui suivent la Libération, la population aspire à un plus grand bien-être. D’ailleurs, le succès immédiat du Club Méditerranée en 1950, qui participe dans ses premières années au mouvement d’éducation populaire, est symptomatique d’une utilisation nouvelle du temps des loisirs. Les années 1960 sont celles de « la montée des jeunes », comme dit le sociologue Alfred Sauvy, d’une forte augmentation du temps libéré pour les loisirs, d’une scolarisation généralisée et plus longue, d’un enrichissement de la population.

La France des années 1960 est un pays apaisé, quoique travaillé par les décolonisations et les revendications populistes. L’« État social », voulu par le général de Gaulle, dépasse les clivages politiques. Le nouveau modèle d’éducation populaire n’est plus porteur d’enjeux politiques aussi puissants qu’auparavant. Surtout, l’éducation populaire a emporté son combat fondateur pour une éducation obligatoire, laïque et gratuite.

Durant cette période, les activités socio-éducatives et socioculturelles, en s’instituant, s’autonomisent de l’éducation populaire, même si les animateurs les mettant en œuvre conservent certains aspects de ses méthodes éducatives et de ses formes d’engagement. Mais le public de l’animation est d’abord l’enfance et la jeunesse. La formation professionnelle, la mise en place d’une filière des diplômes, la relation salariale des emplois d’animation ont poussé doucement ce champ d’activités aux marges de l’engagement militant, de l’action alternative, de l’utopie créatrice.

En quoi l’éducation populaire interroge-t-elle les questions sociales d’aujourd’hui ?

Elle les interroge sur la nature du lien social qui fonde la collectivité nationale et sur les moyens démocratiques d’aider les citoyens les plus démunis à se saisir de leurs droits et de leurs devoirs dans la société. Elle participe à trouver des réponses à la question sociale. Prenons l’exemple du logement. Dans une société comme la nôtre, tout le monde devrait avoir un toit, or, ce n’est pas le cas. Les actions associatives diverses – même si elles sont plus ou moins pertinentes – font avancer les questionnements et les décisions. Il arrive que les actions entreprises par les militants sortent de la légalité, mais elles sont souvent perçues comme légitimes. Elles répondent à des questions que la société se pose et favorisent la création de lois, comme celle sur le droit au logement opposable, obtenue grâce à des associations, telles Droit au logement (DAL) ou Les Enfants de Don Quichotte.

Où en est l’éducation populaire en 2007 ?

Ses militants – qu’ils se nomment ou non comme tels – cherchent ensemble, débattent des réponses à donner aux questions culturelles, sociales et politiques qui surgissent du mouvement même de notre société. Aujourd’hui, cette éducation populaire est diverse mais on pourrait regrouper ses activités en quatre grands faisceaux.

Les activités complémentaires de l’école (à la fin de la classe, en week-end ou pendant les vacances), représentent le premier. Portées par les associations de jeunesse et d’éducation populaire, mais aussi par les services municipaux de la jeunesse, leurs ressources et leurs réglementations dépendent pour beaucoup des institutions publiques et des administrations (lire le reportage sur les Petits débrouillards).

Le second faisceau, l’éducation permanente, défend l’idée de la formation tout au long de la vie dans le but d’une promotion collective ou personnelle, sociale et culturelle de la personne, au sein de la collectivité. L’action culturelle : accession aux œuvres culturelles et démocratisation des moyens de production culturelle, représente le troisième faisceau.

Enfin, l’engagement dans la cité constitue le dernier. Le militant d’éducation populaire questionne la société : place et rôle de l’immigration, insertion sociale des personnes en précarité, laïcité… Sur ces sujets, l’éducation populaire essaie de mener des démarches citoyennes, de former des militants, de constituer des réseaux, de s’associer, d’agir sur les groupes… D’une certaine façon, elle ouvre le chemin aux pouvoirs publics qui peuvent se saisir des intuitions et des inventions qu’elle suscite et les instituer.


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