N° 787 | du 2 mars 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 2 mars 2006

Une gestion plus complexe des ressources humaines

Nathalie Bougeard

Pyramide des âges largement défavorable, effets pervers de la nouvelle loi, taux d’absentéisme élevé, etc. Dans une entreprise de travail adapté, la gestion des ressources humaines est un véritable casse-tête.

Depuis janvier dernier, tous les salariés handicapés de Bretagne Ateliers, soit 500 personnes, sont payés au smic. De fait, l’esprit de la nouvelle loi est tout à fait positif puisqu’il reconnaît le travailleur handicapé comme un salarié de droit commun. Incontestablement, il s’agit d’un progrès social : jusqu’à présent, les moins bien lotis (180 ouvriers) percevaient seulement 90 % du salaire minimum. Reste que cette mesure provoque quelques migraines à la direction de Bretagne Ateliers. « La loi a été votée sans que personne ne se soucie du financement de cette mesure », regrette Françoise Perrier, directrice du management social.

Un recrutement contingenté

Autre modification substantielle, la fin de l’agrément au profit d’un contrat d’objectifs triennal, signé avec la direction départementale du travail. Plus précisément, un des termes de cet engagement prévoit que chaque année, un certain nombre de salariés quitte l’entreprise adaptée pour rejoindre une entreprise du milieu ordinaire. « Cela revient à faire de l’entreprise d’insertion un sas où l’on passerait quelques années avant de rejoindre une entreprise normale », déplore la responsable. Et d’ajouter : « Ici, les employés ont enfin trouvé un travail et d’une certaine façon, une place dans la société. Pour un grand nombre d’entre eux, il est complètement illusoire de penser qu’ils retourneront dans une entreprise lambda ».

Si la nouvelle loi est globalement positive, notamment sur tout ce qui est relatif à la discrimination, elle est faite de nouveautés qui mettront vraisemblablement les entreprises adaptées en difficulté. « Dorénavant, nous sommes contingentés. En effet, le texte limite à cinq le nombre annuel de recrutements. Dans ces conditions, il sera très difficile de poursuivre notre développement ou de répondre à une commande imprévue d’un client », explique Françoise Perrier. Et histoire de compliquer un sujet déjà très difficile, les nouvelles dispositions attribuent une aide déterminée au poste et ce, quelle que soit la nature du handicap. « Aujourd’hui, lorsque l’entreprise embauche une personne très lourdement handicapée, elle reçoit la même prime que pour un salarié moins gêné par son handicap. Dans ces conditions, nous craignons tous que les entreprises privilégient l’embauche des moins handicapés », s’inquiète Marie-Anne Birolini, déléguée syndicale CFDT. De plus, cette aide forfaitaire et indépendante du handicap risque fort de produire un effet pervers supplémentaire, à savoir l’engorgement des ESAT [1] où les listes d’attente sont déjà très fournies.

Une cinquantaine de modèles horaires

Employer des personnes handicapées nécessite une grande capacité d’imagination pour répondre aux impératifs des uns et des autres. Arrêts maladie plus fréquents, traitements médicaux lourds, inaptitude au travail de nuit, etc.. « Nos modèles horaires permettent de faire accéder à l’emploi des personnes qui ne peuvent pas travailler 39 heures par semaine ou en équipe alternante, à savoir une semaine le matin et une semaine l’après-midi », détaille Françoise Perrier. D’autres, après une longue période d’inactivité, bénéficient d’un mi-temps thérapeutique lorsqu’elles reprennent un travail. « Et puis, il y a toutes les conséquences directes du handicap : une personne en fauteuil roulant est plus sujette aux infections urinaires », ajoute Marie-Anne Birolini.

Pour autant, chaque salarié de Bretagne Ateliers est largement encouragé pour s’engager dans une formation. Résultat : en 2005, ce sont plus 6 200 heures de stages qui ont été dispensées à quelque cinq cents personnes. « La formation doit servir à atteindre les trois objectifs de l’entreprise : faire réussir la personne tant sur le plan personnel que professionnel, faire réussir nos clients, faire réussir l’entreprise », résume la responsable. Ainsi, les formations sont-elles dispensées dans des domaines très variés : sécurité au travail, formations techniques directement liées au poste mais aussi langage des signes ou encore gestes et postures. « La plupart de nos salariés handicapés ont un très mauvais souvenir de l’école. Dans ces conditions, il est impossible de leur proposer des modules de formation standard. Une journée dans une salle avec un formateur qui écrit sur un paper-board n’aurait pas de sens ici », prévient Françoise Perrier.

D’ailleurs, pour cette année la direction a inscrit parmi ses priorités, l’élaboration de modules courts, interactifs et pédagogiques adaptés aux capacités cognitives des personnels. Une étape a déjà été franchie puisque depuis quatre ans, ont progressivement été mis en place les entretiens d’évaluation. Annuels pour le personnel administratif et une fois tous les deux ans pour les agents de production, ces entretiens réalisés avec le niveau hiérarchique N+1 ont donné une première impulsion et des pistes de formation.


[1Établissement social d’aide par le travail qui succède au centre d’aide par le travail


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