N° 751 | du 28 avril 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 28 avril 2005

Une expérience originale en institution : Le Papotin, journal atypique

Katia Rouff

Thèmes : Culture, Médias

Les journalistes du Papotin sont de jeunes adultes qui présentent des troubles de la communication de diverses origines et qui fréquentent plusieurs institutions spécialisées d’Ile-de-France. Quelques-uns participent depuis 16 ans à la réalisation de ce journal original, beau et poétique. Reportage depuis la salle de rédaction

Le Papotin [1] se présente comme un journal atypique. Il l’est. Les rédacteurs, de jeunes adultes en difficulté de communication, en réalisent le contenu sous la houlette de Driss El Kesri, leur rédacteur en chef. Interviews, reportages, poèmes, points de vue ne manquent ni de fraîcheur ni de naïveté pertinente. Du « Jacques Chirac qu’est ce que tu as comme voiture ? » au président de la République (lire l’interview), en passant par « Qu’est-ce qui a fait que vous vous êtes dirigé là-dedans, plutôt que dans un autre boulot ? » à Jean-Luc Brunin, ancien évêque de Lille, on sourit, on rit, en lisant leurs questions. Les journalistes du Papotin ne manquent pas de suggérer des idées aux personnes rencontrées. Ainsi à Patrick Poivre d’Arvor « Vous ne pourriez pas organiser avec vos confrères, une sorte de séminaire sur le remords, parce que les criminels n’en ont jamais ? Ils tuent à droite, ils tuent à gauche, mais ils n’ont jamais de remords. On pourrait faire une étude scientifique sur ce thème ». Le Papotin a une parution « irrégulière », mais son comité de rédaction se réunit chaque mercredi depuis seize ans.

Donc, nous voici un mercredi matin d’hiver au Lucernaire, salle d’art et essai, de rencontres et de restauration qui accueille depuis cinq ans l’équipe du Papotin pour sa conférence de rédaction hebdomadaire (elle se tenait auparavant à l’hôpital de jour d’Antony dans le 92). Vingt-sept jeunes – âgés de 17 à 45 ans, venant de onze institutions différentes, accompagnés de leurs éducateurs, rejoignent par une succession d’escaliers en colimaçon une petite salle de théâtre sous les toits. Autour d’une grande table blanche patinée, Driss El Kesri et quatre jeunes : Grégory, Thomas, René-Pierre et Carole. En face, trois rangées de fauteuils rouges sur lesquels sont assis les autres rédacteurs, un peu comme pour une pièce de théâtre interactive.

Aujourd’hui, le groupe évoque la mort du chanteur Pierre Bachelet, rencontré par certains en 1993. « Un vendredi, nous avions été le voir dans sa loge après le spectacle, précise Arnaud. Je lui avais posé mes questions habituelles : » Pierre Bachelet, puis-je vous tutoyer ? Où habitez-vous ? Avez-vous une secrétaire… ? » ». Puis il s’inquiète : « Pourquoi est-il mort ? Dave est-il toujours en vie ? ». Driss El Kesri pousse le groupe à s’exprimer : « Qu’est-ce que ça vous fait que Pierre Bachelet soit mort ? », demande-t-il. « Rien de spécial, répond Arnaud. Mais je n’aime pas qu’on soit mort, il y a trop de gens qui meurent ». Un autre jeune se souvient que le chanteur vivait dans le Nord et avait 60 ans. « Priez pour lui », dit Thomas. Grégory « l’aimait beaucoup ». Particulièrement en forme, il lui rend hommage en chantant trois de ses chansons qu’il connaît par cœur, concluant d’un radieux : « Je chante vraiment bien ! ». Il est très applaudi. « Y aura-t-il Guy Béart à l’enterrement ? », interroge Thomas. Paola, d’origine libanaise, est davantage attristée par l’attentat qui a coûté la vie à Rafic Hariri, ex premier ministre libanais. Le chapitre des décès est clos.

Grégory sermonne Anaïs qui fait « des gamineries » en précisant « je dis ça pour ton bien ». Une expression que le rédacteur en chef reprend au vol en demandant au groupe si on peut vraiment savoir ce qui est bien pour l’autre. Longue discussion sur ce thème. L’équipe parle ensuite des personnes qu’elle aimerait interviewer : Françoise Hardy, Audrey Tautou et le nouvel archevêque de Paris. Pendant ce temps, Esther croque les participants. Ses étonnants portraits illustreront le prochain Papotin.
Il est temps de passer à la rédaction. Anaïs improvise une histoire. Elle parle de son futur voyage en Renault 21, de son nounours Pierrot, du Petit prince qu’elle lit actuellement. Avec ces trois éléments et l’aide de ses camarades, naît une histoire. Elle la conclut en cabotinant « S’il te plaît, dessine-moi une Renault 21 », provoquant le rire de ceux qui connaissent Le petit prince. Driss El Kesri a retranscrit l’histoire. « Je sers de scribe aux jeunes, qui pour la plupart, ne savent ni lire ni écrire », souligne-t-il. Ce n’est pas le cas de Léonor. Elle a rédigé un très beau texte et le lit devant ses camarades.

Le temps a filé et Jean-René, le benjamin du groupe, se lève et clôture la séance d’un « bisous et bon appétit à tous ». Les rédacteurs partent joyeusement déjeuner dans la salle de restaurant du Lucernaire.
Les jeunes choisissent 90 % des reportages et interviews du journal. « Leurs textes ne sont pas seulement « recueillis ». Aux réunions, ils font leur journal. Ils dictent leurs textes. Ils savent ce qu’ils font. J’ai vu Nathanaël protester parce qu’il n’était pas content de la chute d’un de ses textes et insister pour le corriger », témoigne le réalisateur Gilles Cohen qui prépare un film sur les Papotins. Pour les interviews, les jeunes choisissent souvent des personnalités vues à la télé ou entendues à la radio. Des rencontres valorisantes : être reçu par Jacques Chirac ou rencontrer Zinedine Zidane n’est pas donné à tout le monde.

Au-delà de sa cote de popularité, la rencontre avec une personne doit avoir du sens « c’est souvent un ami du Papotin qui nous met en lien avec une personnalité. Elle accepte de répondre à leurs questions par curiosité et non par charité », insiste Driss El Kesri. Le chanteur Marc Lavoine, parrain du Papotin, a présenté de nombreux artistes à l’équipe. Les Papotins réalisent aussi des reportages et jouent parfois les envoyés spéciaux. Ainsi, l’un d’eux, parti en Russie avec la compagnie amie Turbulences ! (voir LS n° 670), a rapporté plusieurs interviews. D’autres se sont envolés pour Los Angeles où ils ont notamment interrogé un danseur de Buto et un professeur de psychologie de l’UCLA (à la question : « Pour vous, c’est quoi un autiste ? », un jeune répondit du tac au tac : « C’est quoi un Américain ? »). L’été dernier, ils étaient au festival d’Avignon où des artistes amis leur avaient réservé un temps de rencontre avec le public. En septembre, ils partent au Brésil visiter une école de Samba.

Si la matière journalistique du Papotin est fournie par les jeunes, la réalisation et la conception du journal incombent à des professionnels de la santé, de l’éducation, des concepteurs graphiques et des bénévoles. Sa pérennité est rendue possible par le soutien des directeurs des différentes institutions.

Le Papotin séduit beaucoup

L’aventure du Papotin commence donc voici seize ans. Driss El Kesri alors éducateur à l’hôpital de jour d’Antony — soutenu par le directeur Gilles Roland-Manuel et le Dr. Moïse Assouline, président de l’association Le Papotin-Fenêtre sur la ville — réalise ce « vrai » journal avec les jeunes autistes. Changement de poste, il part travailler à l’hôpital de jour Santos Dumont à Paris – dont il est aujourd’hui chef de service –. Durant cinq ans, il associe les jeunes des deux structures à la réalisation du journal. D’autres les rejoindront par la suite. Dès le départ, l’équipe d’encadrement a énoncé onze commandements : s’adresser au public ordinaire, défendre l’accès à la culture pour tous, fuir la discrimination positive, rechercher la dignité et la reconnaissance sociale des jeunes, refuser la compassion, transmettre la parole autonome des journalistes atypiques, réaliser des interviews de personnalités publiques connues des Papotins, découvrir les autres avec les reportages culturels et politiques, montrer les similitudes entre les humains, ne pas cacher l’insolite des uns et des autres et enfin ne pas utiliser le matériel clinique et les diagnostics. Une aventure rendue possible par une subvention annuelle de l’Education nationale et le soutien de 5000 abonnés, fidèles malgré la parution irrégulière. « Nous gardons un aspect artisanal, souligne le rédacteur en chef. Et continuons à réaliser le journal par plaisir et non en réponse à une exigence de parution régulière qui nous mettrait sous pression. De toute façon, nous sommes trop peu nombreux pour faire autrement ».

Le Papotin séduit de nombreux visiteurs. Depuis huit mois, le photographe François Lefèvre, grande écharpe couleur safran autour du cou, mitraille les jeunes durant les comités de rédaction. « Je suis arrivé un peu par hasard au Papotin et j’ai eu un véritable coup de foudre relationnel pour eux. Je viens maintenant chaque mercredi, leur contact m’enrichit », sourit-il. La journaliste Annie Morillon prépare pour France 2 un court-métrage sur Le Papotin qu’elle considère comme un « véritable espace de liberté et de respect ». Elle apprécie la curiosité des jeunes qu’elle a notamment suivis lors de leur reportage dans un garage transformé en galerie d’art. Le garagiste a découpé des morceaux de 2 CV que des artistes – dont Esther — ont peints et qu’il expose. Le Papotin avait également séduit le psychiatre Stanislas Tomkiewicz, (décédé en 2003), rencontré à l’occasion d’une interview. « Nous redoutions un peu les psychiatres qui renvoient aux jeunes leurs questions sans jamais y répondre. Stanislas n’était pas venu seul, une religieuse l’accompagnait. Peut-être avait-il peur ? Nous avons beaucoup ri, évoque Driss El Kesri. À une jeune fille qui lui demandait s’il aimait la couleur violette, il répondit : “et vous ?” ». Elle ne se laissa pas faire et dit fermement “ici, c’est moi qui pose les questions” ». À partir de ce jour, il devint « un grand ami des Papotins », venant parler avec eux de sexualité et partageant leurs voyages. « Vous avez raison de faire le plus de choses possibles avec eux, ça les nourrit et leur sera utile pour la suite », disait-il à Driss El Kesri qui parfois s’inquiétait de la pertinence d’accompagner ces jeunes adultes autistes en voyage, en boîte de nuit, au cinéma alors que plus rien ne leur serait proposé au sortir des institutions.

Howard Buten, écrivain, clown et psychologue, travaillant auprès de personnes autistes, parraine Le Papotin depuis sa création. Séduit par la convivialité des séances, il dit qu’« assister à une telle fête au service de l’écriture chez ces jeunes-là [lui] faisait beaucoup de bien ». Il a vu l’aventure évoluer et souligne comment « les complications inhérentes à une telle entreprise n’ont pas manqué (problèmes de logistique pour sortir matériellement un numéro, désaccords parmi les encadrants concernant le tri des textes, jalousies et egos fatalement présents dans l’évolution d’un projet passionnant, prenant de ce fait quelque fois des allures passionnelles), sans jamais heureusement nuire aux jeunes ». Howard Buten considère que des jeunes retirent de l’aventure des bienfaits importants : « une reconnaissance publique, esprit de corps fort et valorisation de chacun ». Il lit Le Papotin avec une certaine distance : « C’est une revue, point. J’apprécie donc certains textes tandis que d’autres m’ennuient. L’écriture est parfois parfaitement exaltante. Elle le serait même si je ne connaissais pas personnellement les auteurs ».

Le reportage se termine. Les jeunes ont fini leur repas. Manteaux sur le dos, ils saluent chaleureusement tout le monde : consommateurs, serveurs, hôtes d’accueil. Hors institutions, ils semblent chez eux, du moins ici dans cet endroit lui aussi atypique.


[1Le Papotin - Fenêtre sur la ville - 37, avenue Léon Jouhaux - 92167 Antony cedex. Tél. 01 48 28 43 33


Dans le même numéro

Dossiers

Un institut médico-professionnel haut en couleurs

Quand le monde du handicap propose ses créations d’intérêt général dans l’espace public, ou quand un établissement sort à la rencontre d’un quartier : dans le dix-neuvième arrondissement parisien, un IMPRO particulièrement tonique habille les arbres, fait de la radio et des films, ne cesse de créer

Lire la suite…

L’équipe du Papotin rencontre Jacques Chirac

Le 24 janvier 2002 Le Papotin était invité à L’Élysée. Extrait

Lire la suite…