N° 890 | du 26 juin 2008

Faits de société

Le 26 juin 2008

Une éducation sans gifle ni fessée

Joël Plantet

Il est temps d’interdire tout châtiment corporel, y compris la fessée à la maison, estime le Conseil de l’Europe, campagne de sensibilisation à l’appui. Dix-huit pays européens sur quarante-sept ont déjà inscrit l’interdiction dans la loi. Pas encore la France

Excédé, en janvier dernier, un prof gifle un collégien qui l’avait traité de « connard ». Poursuivi pour « violence aggravée sur mineur », il encourt jusqu’à cinq années de prison. Tollé général : deux syndicats lancent immédiatement une pétition, qui recueillera rapidement plusieurs dizaines de milliers de signatures. Le Premier ministre et son ministre de l’Éducation prennent position pour l’enseignant. Mais un autre courant proteste, lui aussi : l’Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO) rappelle, d’ailleurs bien seul en cette affaire, que les gifles et fessées sont encore bien trop répandues en France, alors qu’en Europe dix-huit pays (sur quarante-sept) ont déjà banni toute forme de violence physique sur les enfants.

La dernière nation à avoir franchi le pas est, récemment, l’Espagne : le « droit de punir » y a été abrogé et remplacé par une obligation pour les dépositaires de responsabilité parentale de « respecter l’intégrité physique et psychologique » de leur (s) enfant (s). De même, le Portugal, s’étant vu reprocher par le comité européen des droits sociaux de ne pénaliser aucune forme de violences envers les enfants a, depuis, modifié son code pénal. Soulignons que dans ces dix-huit pays, l’interdiction concerne la maison, l’école, mais aussi les établissements pénitentiaires et les structures d’accueil.

« Levez la main contre la fessée ! » Le 15 juin, dans le cadre d’un programme initié en 2005 et intitulé Construire une Europe pour et avec les enfants, le Conseil de l’Europe lançait une vaste campagne pour interdire tous les châtiments corporels. L’argumentaire en est clair et précis : « Aucune religion, situation économique ou méthode d’éducation ne saurait justifier de frapper un enfant, de le gifler, de lui donner la fessée, de le maltraiter, de l’humilier ou de recourir à toute pratique qui porte atteinte à sa dignité. » Le propos s’inscrit en droite ligne de deux « recommandations » prises — sans aucun pouvoir de contrainte — en 2004 et 2006.

À Zagreb (Croatie), lieu de lancement de la campagne, les parlementaires européens ont décliné trois axes pour parvenir à l’abolition effective des châtiments corporels : les réformes juridiques, le soutien à une « parentalité positive », et la promotion des droits de l’enfant. La notion de « châtiment raisonnable » devient même, selon les termes du commissaire européen, un « concept juridiquement déshonorant ». Une panoplie d’outils est proposée : un manuel de cinquante pages titré L’abolition des châtiments corporels à l’encontre des enfants – Questions et réponses est diffusé en plusieurs langues ; une brochure d’information, avec autocollants humoristiques, est mise en circulation.

Une exposition tournera. Un « pack media » composé d’un spot télé et d’un spot radio sera disponible en mars prochain. Objectif (vertueux ?) : abolir de manière absolue tous les châtiments corporels d’ici 2009. En France, l’association Ni claques ni fessées se réjouit ; la psychanalyste Alice Miller répète depuis quelques décennies qu’il ne saurait y avoir de bonnes fessées et créait, il y a dix ans, l’association Éduquer sans frapper… En revanche, l’Union des familles, sondages à l’appui, se rebelle : « Que l’Europe se mêle de ce qui la regarde et respecte les choix éducatifs des parents ! ».

Mais la bataille fait rage, et le secrétariat du Conseil de l’Europe nous fera part téléphoniquement, le lendemain du lancement de la campagne, des réserves, voire de l’hostilité que la démarche engendre, y compris dans la presse. Toutes les mini violences — mais comment les définir ? — infligées aux enfants dans le cadre familial sont-elles législativement à proscrire ? La fessée aurait-elle malgré tout, comme l’assurent certains encore, des vertus pédagogiques ? Tout aussi grave, l’interdire reviendrait-il à disqualifier les parents ? Il y a six mois, une enquête de l’Union des familles, hostile à cette législation, indiquait que la fessée semblait loin encore de disparaître des pratiques éducatives familiales.

Voulant faire confiance aux capacités de jugement des parents, certains pédopsychiatres estiment que celle-ci peut être préférable à certaines violences psychologiques, absences de réponse ou culpabilisation. « Interdire les châtiments corporels ne veut pas dire engager des poursuites contre les parents où les culpabiliser : il s’agit de proposer des solutions alternatives viables à la discipline axée sur la violence », essaie de rassurer le Conseil de l’Europe. Les associations favorables à l’abolition rappellent, elle, que plusieurs recherches menées auprès d’adolescents ont démontré une corrélation entre la violence « éducative » et la propension à avoir des accidents, de même que la violence subie des enfants induirait plus facilement, plus tard, une communication sur le mode de la violence.