N° 1177 | du 21 janvier 2016

Faits de société

Le 21 janvier 2016 | Joël Plantet

Une clinique saucissonnée ?

La « culture de coordination » préconisée par les pouvoirs publics, raccourcit et tronçonne les stages longs en travail social. Au risque de mettre à mal l’apprentissage des pratiques professionnelles.

Séquençage, séquencement, saucissonnage ? Les professionnels de plusieurs centres de formation se sont réunis en fin d’année pour réaffirmer leur « attachement à un stage long en immersion, dans une même institution et sur la durée pour construire un positionnement professionnel ».

Au cœur de leur débat, une instruction interministérielle (Affaires sociales/Éducation nationale) en date du 24 juillet dernier. Ce texte « propose de rechercher des alternatives aux stages longs, réalisés dans une structure unique, afin de diversifier, en termes de lieux, de pratiques et de publics, le corpus de compétences acquises par l’étudiant ». La durée de stage, comprise entre dix et quinze mois selon le diplôme, « est désormais fixée à six mois dans le même organisme ». Seront ensuite déclinées, en divers arrêtés, les modalités pour les différents métiers. Le 3 septembre, le Préfet de la Région Île-de-France, par exemple, exhortait les centres de formation à conduire une réflexion « dans les meilleurs délais, et en tout état de cause avant le 10 juillet 2016, pour permettre aux étudiants qui débuteront leur deuxième année à la rentrée scolaire de septembre 2016 de commencer leurs stages longs selon cette nouvelle organisation », avec l’hypothèse de « deux ou plusieurs organismes d’accueil autour d’un thème donné ».

À l’issue d’États généraux contestés (voir dossier Lien Social n° 1176), le plan d’action « en faveur du travail social et du développement social » a intitulé un de ses chapitres Moderniser les stages (ou « alternance intégrative »), conseillant d’élargir la notion de site qualifiant et de développer des projets de groupe interprofessionnels [ce qui, selon divers formateurs que nous avons joint, existe déjà, ndlr]. Enfin, d’ici juin 2017, la mesure 19 doit « proposer une nouvelle organisation des stages conciliant le principe de l’alternance intégrative avec les équivalences universitaires ».

«  Cette modernisation relègue au second plan la relation éducative dans sa dimension clinique  ».

L’objectif est bien évidemment de faire émerger « une culture de coordination ». Mais selon les signataires d’une pétition sur le sujet – signée mi janvier par quelque soixante professionnels de formation, mais « tournant » actuellement dans les régions –, celle-ci « met en danger l’apprentissage des pratiques professionnelles qui ne peuvent faire l’économie de l’expérimentation d’une relation avec les personnes concernées », pratique de tout temps essentielle au développement du sens critique dans les espaces de formation théorique. Un premier envoi de la pétition a eu lieu le 18 décembre à la Direction générale de la Cohésion sociale, à l’Unaforis et au cabinet de la députée Brigitte Bourguignon. De nouvelles signatures seront expédiées ultérieurement. Les formateurs en travail social ont prévu prochainement une journée de mobilisation sur cette question.

Encore une histoire de clinique à sauvegarder, donc. La démarche actuelle des décideurs politiques risque de retirer de la cohérence à ce qui, jusqu’à présent, assurait la colonne vertébrale de la formation. « Cette modernisation […] relègue au second plan la relation éducative dans sa dimension clinique », nous assure Jérôme Rigaut, formateur à l’école pratique de service social (EPSS) de Cergy-Pontoise. Et tout cela vient s’ajouter aux difficultés liées à la gratification, depuis des années maintenant, de recherche de lieux de stage. Et le formateur francilien de déplorer « de plus en plus une concurrence entre les étudiants en travail social et les jeunes effectuant un service civique ». Jacques Marpeau, ex directeur de la formation à l’IRTS-Paris, estime quant à lui qu’« en supprimant l’inscription du stagiaire dans la durée, on discrédite l’utilité du niveau de qualification de tout nouveau professionnel ». À suivre.