N° 941 | du 17 septembre 2009 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 17 septembre 2009

Une action sociale sous pression

Joël Plantet

Malaise palpable : les indicateurs du mal-être des professionnels se multiplient. L’usure gagne du terrain, les missions des travailleurs sociaux ayant subi ces dernières années d’importants changements de nature

En juin, l’association nationale des assistants de service social (ANAS) était saisie par les travailleurs sociaux du conseil général de la Moselle, parallèlement en grève pour dénoncer leurs conditions d’exercice. Ils évoquaient l’afflux des demandeurs d’aide, la réduction des missions des professionnels à des tâches de gestion et d’informatisation au détriment de l’accompagnement social des personnes, et l’« entrée en force des notions d’opérationnalité, d’efficacité et de rentabilité »… La loi du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance ayant déjà entraîné un transfert de charges massif vers les départements, la situation se trouve encore aggravée par l’arrivée du RSA, mis en place sans véritable évolution de moyens.

Déjà il y a trois ans, les AS de certains départements avaient exprimé leurs craintes sur l’empilement des dispositifs. La situation a visiblement empiré. L’ANAS a contacté ses adhérents sur ces questions : « Les réponses reçues confirment qu’il est nécessaire de retrouver le sens du travail social, de le repositionner dans l’aide aux usagers et non dans l’aide aux institutions, de le dégager de ces tâches administratives qui doivent être assurées par d’autres professionnels et de contribuer à la protection de la vie privée des personnes. » Les tensions traversant les services sociaux sont inhérentes à leur mission : la place donnée à la relation avec l’usager, la marge de manœuvre dans les choix opérés par les professionnels et le mode de management sont interrogés. « Engagés dans le soutien et l’accompagnement des personnes, [les travailleurs sociaux] se retrouvent de plus en plus confinés à un pseudo-traitement de situations sociales », résume Françoise Léglise, présidente de l’ANAS. Des propositions doivent émerger prochainement, le conseil d’administration du 18 septembre ayant inscrit cette question à son ordre du jour.

Repositionner le travail social dans l’aide aux usagers

L’action sociale est « sous pression » confirment d’autres formateurs en travail social, ciblant la lutte engagée par le gouvernement contre l’immigration illégale. Certaines digues – égalité de traitement, secret professionnel, non-discrimination – sont ébranlées, les travailleurs sociaux travaillant dans une pression grandissante, incités à collaborer avec les services de police [1]. Une « idéologie du partage d’informations » s’est bel et bien mise en place. Les deux lois de 2007 – protection de l’enfance, prévention de la délinquance – ont favorisé le délitement du secret professionnel : une information sur l’irrégularité du séjour d’une personne peut désormais circuler d’une instance à l’autre, avec les risques afférents. La récente dénonciation à la préfecture par la caisse primaire d’assurance-maladie de l’Yonne d’un ressortissant angolais demandant à bénéficier de l’aide médicale d’État en est un des signes.

Et pour une AS refusant, à Belfort, de communiquer les coordonnées d’une femme en situation irrégulière, combien d’autres auraient cédé à l’injonction policière ? « Des groupes de pratiques, des supervisions ou des formations pourraient être des espaces de sécurisation des professionnels offrant des repères face à de telles incertitudes. » Encore faut-il que les institutions le permettent. La circulaire demandée par le Conseil supérieur du travail social (CSTS) en vue de « sécuriser l’intervention des travailleurs sociaux » n’est toujours pas publiée, malgré les engagements pris par la secrétaire d’État chargée de la solidarité, Valérie Létard.


[1La police et les étrangers, Christophe Dadouch, formateur en travail social, Plein droit, juillet 2009