N° 1151 | du 13 novembre 2014

Faits de société

Le 13 novembre 2014

Un travail social dénaturé ?

Joël Plantet

À quoi ressemblera le travail social dans les décennies à venir, et quels changements se préparent ? Dans une atmosphère de rationalisation, la clinique va-t-elle être préservée ? Les professionnels s’interrogent.

Inquiète «  quant à l’avenir du secteur social, de la protection de l’enfance et du secteur médico-social, tant privé que public  », l’organisation nationale des éducateurs spécialisés (ONES) vient de lancer un manifeste, parce que «  nous savons que diminuer les moyens des établissements et services, sans cohérence avec les besoins réels, annonce plus de souffrance au travail pour les professionnels surmenés  ». L’ONES entend défendre les «  bases incompressibles d’un travail éducatif et social déjà mis à mal par des politiques de restrictions non conscientes des réalités du terrain ». Une centaine de témoignages ont été recueillis – dont une large part venus des réseaux sociaux –, issus de travailleurs sociaux répartis sur l’ensemble du territoire, représentatifs, est-il précisé à Lien Social, des grands secteurs. Des «  transformations latentes, à contre-courant de leurs pratiques, de leur éthique, des droits  » sont ainsi relatées, faisant émerger également une force de propositions, qui seront transmises aux pouvoirs publics.

Défendre les « bases incompressibles » d’un travail éducatif et social

Les témoignages, dans leur diversité, sont souvent éloquents : sur la pénurie de travailleurs sociaux dans les maisons départementales des personnes handicapées (MDPH), sur la qualification insuffisante de certaines équipes, sur la difficulté d’accéder à un contrat jeune majeur, sur la tolérance des conseils généraux à l’égard de la non-scolarisation d’enfants ou sur la non-protection des mineurs isolés étrangers. Certaines prises de parole sont cruelles : «  Nous témoignons que si l’on cherche une place en CHRS [centre d’hébergement et de réinsertion sociale], mieux vaut connaître une directrice ou un directeur plutôt que de passer par le SIAO [service intégré d’accueil et d’orientation].  » «  Que l’exclusion sous forme de réorientation des usagers, est pratiquée dans la plupart des institutions sociales.  »

Les thématiques du logement, de l’évaluation – interne, externe –, de la formation sont récurrentes. Apparaissent également des inquiétudes sur la libéralisation des professions, une logique de marché envahissante, et sur «  l’autoritarisme comme mode de fonctionnement dominant  » d’un nouveau management, de même que sur l’apparition d’un vocabulaire gestionnaire et «  déshumanisant  ». Les travailleurs sociaux se disent exsangues : «  Nous témoignons que les associations créent des discours culpabilisants en soulignant la nécessité de «  bientraitance  » alors que dans le même temps elles suppriment des moyens humains.  » Au final, un constat de rationalisation des dépenses sociales mettant en péril les associations et le service public, des appels à projets et une mise en concurrence des opérateurs sociaux «  défavorable aux accompagnements socio-éducatifs  », une attaque des acquis sociaux, un abaissement du niveau de formation… et l’absence de participation des travailleurs sociaux aux politiques de gouvernance.

Quelques propositions sont émises, dont mutualiser les dépenses sociales entre départements et régions, faire entrer les évaluations externes dans le champ non lucratif, garantir les conditions du secret professionnel, préserver une logique de métiers… D’autres manifestations ont lieu, participant du même malaise : le 29 novembre à Nice, se dérouleront des Assises du travail social par ceux qui le font vraiment : les professionnels de terrain. Une semaine avant, le collectif Avenir Éducs aura initié à Paris une journée de mobilisation intitulée Debout pour nos métiers ! Tout cela avec, en ligne d’horizon, des États généraux dont on ne sait encore ce qu’ils vont refonder du travail social.