N° 798 | du 25 mai 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 mai 2006

Un séjour de rupture comme dernier tremplin

Mariette Kammerer

Thème : Délinquance

Grâce à des activités structurantes et un travail psycho-éducatif intensif, les mineurs délinquants multirécidivistes placés au CER de l’Arpaij parviennent en quelques mois à retrouver confiance en eux, à établir des relations pacifiées avec leur entourage et à envisager un projet de vie en société

Ce matin-là, le groupe d’adolescents qui rejoint le Centre éducatif renforcé (CER) sur le plateau du Vercors après 10 jours de chantier à l’extérieur n’est pas au complet : deux jeunes ont profité de l’agitation du départ pour prendre la fuite.

Déjà, quelques jours auparavant, cinq d’entre eux s’étaient carapatés durant la nuit et avaient tracé la route avant d’être retrouvés au petit matin par la police à quelque 50 kilomètres de là. « C’est le troisième chantier. D’habitude on n’a jamais de fugue à ce stade du séjour, mais deux jeunes du groupe sont dans un refus total du placement et ne supportent pas de voir les progrès des autres », explique Sophie Elliot, psychologue, qui intervient dans les deux CER gérés par l’Arpaij (Association Rhône-Alpes pour l’accompagnement éducatif et l’insertion des jeunes) [1].

Un éducateur essaie de comprendre : « Pourtant on a fait un bon chantier, on était content d’eux et on leur a peut-être trop dit, c’était tellement calme, certains gamins ne supportent pas quand ça se passe bien ». Au rez-de-chaussée, les adolescents semblent moins perturbés que les adultes par la fugue du matin et déjeunent paisiblement en compagnie de leurs éducateurs. Dans l’entrée, des photos et des coupures de presse locale montrent les jeunes en pleine action pendant les stages sportifs et les chantiers. L’ambiance et les locaux, avec vue sur le Vercors ensoleillé, évoquent plutôt un lieu de vacances qu’un centre de rééducation.

Pourtant les pensionnaires âgés de 13 à 18 ans ne sont pas des enfants de chœur. Coupables à plusieurs reprises de vols avec violence, agressions à l’arme blanche, trafic de stupéfiants, racket ou viol en réunion, le CER est pour certains d’entre eux la dernière chance avant la prison.

Objectif du placement judiciaire : mettre un terme à l’escalade des délits par un travail psycho-éducatif et élaborer un projet de vie en société. « Le séjour de rupture peut ressembler à un rite de passage de l’enfance vers l’âge adulte tel qu’il en existe dans certaines sociétés traditionnelles, avec la séparation du milieu d’origine, la confrontation à différentes épreuves et apprentissages et l’accès à un nouveau statut », fait observer Rachid Mesbahi, fondateur et directeur de l’Arpaij. Ce dernier a longtemps travaillé comme éducateur spécialisé en internat avant de diriger la première UEER (unité à encadrement éducatif renforcé, ancêtre des CER) créée en 1996 par la Sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence de l’Isère. En 2002, il quitte la Sauvegarde pour créer l’Arpaij et son propre projet de CER.

Les vastes locaux du hameau des Girards – une ancienne colonie de vacances — accueillent deux groupes de 6 ou 7 adolescents pour une session de cinq mois. Chaque groupe est encadré en permanence par trois éducateurs. Pour les plus jeunes, les activités sont axées sur les apprentissages scolaires et pour les plus âgés sur des stages sportifs et des mises en situation de travail. L’Arpaij fonctionne uniquement avec des financements de la PJJ - 400 € par jour et par enfant, soit un budget annuel de 600 000 €.

Après le déjeuner, adolescents, éducateurs et psychologue se rassemblent comme à chaque retour de chantier pour faire le point sur les problèmes, conflits mais aussi les réussites. Les jeunes prennent la parole spontanément et l’épisode de la fugue collective est largement débattu. La plupart d’entre eux regrettent de s’être laissés entraîner par les deux meneurs du groupe. Quant à ceux qui n’y ont pas participé, l’un d’eux a préféré se tenir tranquille à l’approche de son jugement et l’autre avait gardé un mauvais souvenir de sa première fugue dans la forêt jurassienne par moins 25 degrés.

Un cadre favorisant la réflexion et la parole

« Ces jeunes sont dans le passage à l’acte permanent et la quête d’émotions fortes pour éviter d’être rattrapés par des pensées qui les dérangent, explique Rachid Mesbahi, notre travail est de les amener à penser et à mettre des mots sur leurs pensées, et toute l’organisation de la prise en charge est conçue pour accompagner ce travail ». Le cadre est contenant et apaisant pour éviter la violence et favoriser la réflexion : musique, téléphone portable et télévision y sont interdits au profit de discussions à thèmes et cercles de parole. Dès leur arrivée les pensionnaires prennent connaissance du règlement et le signent.

Les rencontres hebdomadaires avec les deux psychologues présentes à mi-temps sont obligatoires, en entretien individuel et en analyse de groupe. On leur impose un rythme de vie structuré et dynamique qu’ils n’ont jamais connu : lever 7 heures, footing, douche, activités manuelles, cuisine à tour de rôle, repas en commun, tâches ménagères, activités de l’après-midi, coucher 21 heures.

Le programme du séjour est construit sur une alternance de cinq jours au centre suivis de dix jours de stage à l’extérieur. Il commence par trois stages sportifs suivis de cinq chantiers et de quatre semaines en entreprise. Les temps de retour au centre sont consacrés aux bilans, suivi médical, entretiens psychologiques, rencontres avec les magistrats, etc. Deux retours en famille sont prévus durant le séjour pour ceux qui y sont autorisés par la justice. « Le CER c’est pire que la prison, affirme Nicolas, 15 ans. Quand on fait un truc interdit on doit faire 30 pompes ou un service de ménage. Le plus dur c’est qu’on nous oblige à faire des choses qu’on n’a jamais faites : du ski de fond dans le Jura, dans le froid, de la spéléo, du cheval. À côté, la prison c’est les vacances ! »

Après le bilan en petit comité, c’est l’heure du « grand cercle de parole », rituel qui permet de rassembler toute l’équipe, de marquer la fin d’une expérience et de présenter le prochain chantier. Jorris Schotte, le chef de service, ouvre la discussion. Cette fugue collective l’a étonné à un moment où le placement semblait accepté par tous. Il invite les jeunes à réfléchir aux conséquences sur la relation de confiance avec les éducateurs et ajoute que familles et magistrats en seront informés.

Un éducateur présente le travail réalisé durant le chantier — lambris, lasure, crépi, placoplâtre pour le local technique d’une mairie – puis fait des commentaires sur chacun des jeunes : « Très volontaire, bonnes capacités techniques, un bon chantier à part la fugue », à un autre : « La force tranquille, ne se fait pas influencer par les deux meneurs mais se repose un peu dans le placement », à un troisième : « Il ne supporte pas qu’on lui dise qu’il est bon, mais il se débrouille très bien, en plus il a trouvé le métier qu’il veut faire, dommage qu’il ait participé à la fugue ».

Quelques jeunes prennent la parole, l’ambiance est détendue, les éducateurs expliquent, rassurent et n’hésitent pas à distribuer des compliments. Nicolas admet quand même que le CER a quelques aspects positifs : « Ici tout est différent du foyer, on est bien habillés, on mange bien, et je m’entends bien avec les éducateurs, j’arrive à bien parler avec eux ».

Une coordination étroite entre éducateurs et psychologues

L’Arpaij compte 18 éducateurs ayant des compétences techniques ou sportives — niveau CAP, BEP ou BTS — et recrutés sur leur expérience dans l’encadrement de jeunes et leur capacité à contenir des adolescents. « Les éducateurs diplômés ne veulent pas travailler dans ce genre de structure où les gamins sont durs et les horaires contraignants, constate Rachid Mesbahi, à défaut nous avons recruté des sportifs car ils n’ont pas peur du rapport au corps et de la violence de l’autre ». Formés sur le tas, tous les éducateurs de l’Arpaij suivent des modules de professionnalisation avec la PJJ et une séance d’analyse de la pratique deux fois par mois. Quatre d’entre eux préparent le diplôme d’éducateur spécialisé ou technique en formation continue.

Le travail éducatif est basé sur « l’être avec et le faire avec » : préparation des repas, tâches ménagères, activités sportives, chantiers, animation des cercles de parole, les éducateurs font tout avec les jeunes. « C’est comme ça que l’on peut les observer, voir leurs dysfonctionnements, leurs carences, leurs réactions, car rien n’est anodin dans le quotidien », affirme José Molina, éducateur en poste depuis trois ans à l’Arpaij.

Contrairement à ce qui se fait en internat classique, les éducateurs sont présents dix jours d’affilée pendant les stages ou cinq jours au centre : « Ça permet une continuité dans le travail et dans la relation aux jeunes, on peut voir leur évolution du début à la fin d’un chantier ». Chaque adolescent a deux éducateurs référents qui sont en contact avec la famille, les magistrats, les médecins. « Pour eux on est une référence d’adulte mais aussi une figure paternelle, ajoute José Molina. On les sanctionne quand il faut mais on passe parfois toute une nuit à parler avec un gamin qui pleure parce qu’il est angoissé, même si la journée c’est la terreur du groupe ».

Pendant que les adolescents jouent au foot devant la maison, l’équipe éducative se réunit pour planifier la semaine du CER des plus jeunes. Les éducateurs font quelques observations sur un adolescent et les psychologues proposent des pistes d’analyse. « On leur apporte des références théoriques et aussi des informations importantes confiées par les jeunes en entretiens individuels, explique Delphine Combier, psychologue, ce choix du secret partagé et ce travail en tandem sont une particularité importante de notre fonctionnement dont les jeunes sont informés dès leur arrivée ».

Des points communs dans l’histoire personnelle de ces jeunes ont engendré des dysfonctionnements psychiques et le recours au passage à l’acte délictueux : « Des ruptures de liens importants dans la petite enfance – séparation, deuil, père absent, mère dépressive – ont empêché la construction d’une sécurité interne et d’une estime de soi, constate Sophie Elliot. Cette fragilité ressort à la période difficile de l’adolescence ». La plupart des jeunes, qui ne viennent pas tous de milieux sociaux défavorisés, ont été victimes de violence, connaissent des problèmes de santé, des carences affectives et ne sont plus scolarisés. « Ils sont pris dans l’engrenage de la délinquance comme d’autres se réfugient dans la drogue, mais ce sont avant tout des mineurs en danger » souligne la psychologue.

L’équipe programme ensuite les retours en famille, les rendez-vous avec les éducateurs référents, les visites des psychologues aux familles, les rendez-vous médicaux, les rapports de comportement et les convocations chez les juges – la plupart des jeunes étant impliqués dans plusieurs affaires. Les activités de la semaine porteront sur le thème du civisme et de la sécurité. En l’absence de l’éducatrice scolaire, les jeunes suivront un atelier code de la route, une visite aux pompiers, une rencontre avec le secours populaire et le planning familial, et une séance de topographie pour préparer la prochaine randonnée. « On a constitué un bon réseau de partenaires extérieurs, indique Jorris Schotte, le chef de service : des associations culturelles, sociales, missions locales, municipalités et artisans qui accueillent les jeunes en chantier et en stage ».

Pourtant l’Arpaij a connu des débuts difficiles : s’implanter dans le paysage institutionnel de la région, trouver des financeurs, des appuis, faire reconnaître ses valeurs et ses capacités a pris du temps. Son directeur s’efforce aujourd’hui encore de se démarquer d’expériences de CER plus ou moins sérieuses et pas suffisamment contrôlées selon lui. Mais désormais l’Arpaij a fait ses preuves en matière d’insertion. En témoigne l’évolution des jeunes après cinq mois de séjour : la plupart sont sortis du passage à l’acte et ont su établir un nouveau mode de relation aux autres, ont repris confiance en leurs capacités et envisagent à nouveau un projet de vie en société. Le programme de la rupture et les grandes étapes que traversent les adolescents sont maintenant bien rodés.

Un parcours initiatique bien balisé

Durant les trois stages sportifs se jouent la notion d’individu, d’interdit, la valorisation dans l’effort et la relation aux adultes. « Pendant la première randonnée, ils provoquent l’autorité des adultes. Puis face aux contraintes naturelles et climatiques, ils testent leurs limites et expérimentent une relation de confiance et de dépendance avec l’éducateur qui devient alors un adulte bienveillant et rassurant, explique Rachid Mesbahi. Une grande première pour des adolescents qui ont souvent été trahis ou lâchés par les adultes ». Le stage de spéléo, difficile techniquement et psychologiquement, nécessite une coopération sans faille entre les membres du groupe et le respect des consignes vitales.

C’est le moment où les angoisses de l’enfance ressurgissent et où les adolescents commencent à s’interroger sur leur histoire personnelle et les raisons de leur passage à l’acte. Cela est repris en entretien psychologique individuel : « On les amène à un travail d’élaboration, à faire le lien entre leur vécu et leur fonctionnement actuel », explique Delphine Combier. « Ils apprennent à comprendre et analyser leurs réactions : pourquoi dans tel contexte je suis violent ou insultant avec telle personne, à quoi l’attitude de cette personne me renvoie dans mon vécu ? En psychodrame, je les fais aussi improviser sur des situations qui les inquiètent comme le tribunal ou l’expertise psychiatrique », ajoute Sophie Elliot.

Avant le troisième stage, deux jours de retour en famille sont un test de comportement en dehors du CER. La randonnée équestre qui suit correspond à une phase de dépression chez les jeunes « privés » de passage à l’acte depuis un mois et demi. « C’est l’occasion de travailler sur les conséquences de leurs actes et la notion de victime », le plus difficile selon Rachid Mesbahi.

Le séjour se poursuit avec cinq chantiers réalisés pour des collectivités locales qui en contrepartie paient l’hébergement ou la nourriture. « Lors du premier chantier, les jeunes sont déstabilisés par la peur de l’échec, c’est pourquoi nous choisissons une tâche simple au résultat rapidement visible », indique un éducateur. Les chantiers suivants, plus techniques, sont l’occasion d’évaluer leurs capacités manuelles.

Confiants et valorisés par ces apprentissages, les adolescents sont alors prêts à effectuer un stage professionnel d’un mois avec un artisan - carrossier, mécanicien auto, horticulteur, chef de cuisine - qui en général se passe bien. « À cette période proche du départ, les adolescents ont un sentiment d’abandon qu’il faut combler par un solide projet de suite, ce qui n’est pas toujours possible » souligne le directeur.

Le CER, et après ?

En fin d’après-midi, les deux fugueurs ont été retrouvés et des éducateurs sont partis les chercher. Ils seront mis à l’écart du groupe pendant quelques jours. Un pot de fin de chantier rassemble les autres autour d’un verre de jus d’orange : « Ces rituels rythment la vie de chaque session, on y évoque les moments forts pour renvoyer à chacun une image positive de ses actions et de son évolution », explique le chef de service.

À ce stade du séjour, les adolescents mesurent déjà les progrès accomplis : « Avant j’étais violent, je cherchais le contact physique avec les adultes et je ne tenais pas cinq minutes dans le bureau d’un psychologue parce que j’avais peur d’être fou, se souvient Cédric, 16 ans. Ici ça m’a donné envie de changer, de ne pas finir en prison.  » Idem pour Alex : « Avant je ne supportais pas qu’on me fasse une remarque, maintenant je suis plus calme et quand je suis rentré chez moi je n’ai pas fait de connerie ». Plus tard, Alex voudrait être plâtrier peintre, Nicolas charpentier et Cédric… éducateur.

Seulement, l’après-CER demeure un vrai problème : « Rien n’est prévu pour leur réintégration sociale, ils restent étiquetés “mineurs délinquants” et personne n’en veut », déplore le directeur. De fait, il n’existe aucun dispositif adapté pour poursuivre le travail entamé en CER et accompagner le jeune au terme de son projet.

La plupart retournent dans leur famille, avec une formation à la clé dans le meilleur des cas. « Même s’ils ont repris confiance en eux, ces adolescents sont encore fragiles et ont besoin d’être accompagnés sinon ils craquent », martèle Rachid Mesbahi. Selon lui, la pire des solutions est le retour en foyer, ils ne supportent pas et se font virer au bout de trois mois : « Cela donne des parcours ahurissants de jeunes qui font plusieurs séjours en CER, puis en Centre éducatif fermé pour finir en prison. Cela coûte très cher et le résultat est catastrophique ». En effet selon d’anciens chiffres de la PJJ, 10 % des jeunes passés par un CER se retrouvent devant la cour d’assises quelques années après.

Pour limiter ces situations d’échec et proposer une cohérence dans le suivi éducatif, l’Arpaij a monté un projet de Dispositif d’accompagnement personnalisé à l’insertion (DAPI) qui prendrait en charge neuf adolescents à leur sortie de CER. L’autre volet de ce dispositif proposerait des séjours de rupture d’un à deux mois à des adolescents traversant une crise temporaire dans leur placement, afin éviter leur renvoi d’institution. Malgré les besoins criants et la validation du projet, les financements ne sont pas au rendez-vous du côté de la PJJ, la priorité étant donnée paraît-il à la création d’un centre pénitentiaire pour mineurs à Lyon.

Pas découragé pour autant, le directeur de l’Arpaij n’hésite pas à frapper à toutes les portes pour mener à bien son projet de DAPI : il prépare un mastère pour solliciter efficacement les aides du fonds social européen et envisage de passer des conventions individuelles avec le conseil général pour l’accueil de jeunes. Et de conclure : « Quand on est une petite association comme l’Arpaij, il faut avoir des appuis politiques sinon on ne peut pas tenir ».


[1Arpaij - 3541, vieille route - 38250 Lans en Vercors. Tél. 04 76 94 02 78