N° 1016 | du 28 avril 2011

Faits de société

Le 28 avril 2011

Un monde sans prostitution ?

Joël Plantet

Peut-on parvenir à un monde sans prostitution ? La loi de 2003 sur le racolage passif est déjà considérée comme enterrée… Aujourd’hui, la pénalisation du client voudrait la remplacer : nouveau gadget inefficace ?

Est-il possible d’« en finir avec le mythe du “plus vieux métier du monde” », pour reprendre le titre du rapport de la mission parlementaire d’information sur la prostitution ? Pénaliser le client – jusqu’à six mois de prison et 3000 € d’amende – peut-il aider à éradiquer ce qui doit être uniquement considéré comme une activité attentant à la dignité de l’être humain, dans la mesure où elle ouvrirait « des droits sur le corps d’autrui » ? Mais peut-on punir le client d’une pratique qui n’est pas elle-même interdite ? Selon l’association Le Nid, un homme sur huit aurait déjà eu recours à une prestation sexuelle tarifée ; selon les chiffres du rapport de la mission, entre 18 000 et 20 000 personnes se prostitueraient en France (leur nombre serait bien plus important, selon les associations), dont près de 80 % seraient des femmes étrangères et, quatre fois sur cinq environ, immigrées clandestines.

Dans son troisième plan interministériel 2011-2013 de lutte contre les violences faites aux femmes, le gouvernement prévoyait récemment trois campagnes d’information : la première sur les viols et agressions sexuelles, une autre sur les violences sexistes au travail, et la dernière sur le fait que le client des prostituées « participe à la traite des êtres humains ». À l’appui de la proposition phare de la mission, le modèle suédois est convoqué : après une loi édictée en 1999 et pénalisant les clients, la prostitution de rue aurait diminué de moitié, selon une récente évaluation (quoiqu’on n’ait pas mesuré les reports de l’activité dans les pays voisins – les chiffres de la prostitution y auraient doublé, voire triplé – ou sur des ferries de la mer Baltique), et depuis cette date, en Suède, 650 clients auraient été astreints à payer des amendes. D’autres propositions, une trentaine au total, complètent – heureusement – ce rapport ; elles sont réparties en quatre chapitres : pénalisation, éducation et prévention ; renforcer les droits des prostitué(e)s ; améliorer la lutte contre la traite et le proxénétisme ; améliorer la coordination des politiques contre la prostitution.

Quels effets en termes de précarisation, de conséquences sanitaires ?

Du côté des associations, on tempère largement l’enthousiasme : quels effets en termes de précarisation, de clandestinité, de recul dans l’utilisation des préservatifs, de violences accrues de la part des clients, de conséquences sanitaires ? Médecins du monde s’apprête à lancer une grande consultation auprès des personnes prostituées. Les porte-parole de celles-ci dénoncent une injustice sociale : la prostitution de luxe, qui s’est largement déplacée vers Internet, les salons de massage ou certains bars à hôtesses, n’en souffrira pas. En 2003, la loi sur le racolage passif – que les auteurs du rapport estiment promise « à une lente extinction » car impossible à prouver – avait déjà accru la stigmatisation des prostituées en les éloignant des centres-villes.

Qui faut-il croire ? Pour la mission parlementaire, 90 % des personnes prostituées sont exploitées par les réseaux ; à l’exact opposé, pour le syndicat des travailleurs du sexe (STRASS), « 90 % des prostituées le sont par choix ». L’enjeu est bien là : la pénalisation de la prostitution va-t-elle protéger les femmes prostituées, ou aggraver leur situation ? Par ailleurs, un certain nombre d’associations militent pour la reconnaissance d’un statut et de droits pour les travailleurs du sexe.

Quoi qu’il en soit, ce rapport pourrait déboucher sur une proposition de loi UMP-PS, qui ne sera toutefois pas débattue avant les échéances de 2012 en raison d’un calendrier parlementaire chargé.