N° 660 | du 3 avril 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 3 avril 2003

Un lieu d’accueil spécifique pour les femmes battues

Katia Rouff

Thème : Violences conjugales

Le foyer Louise Labé est le seul lieu spécialisé dans l’accueil des victimes de violences conjugales à Paris. Les résidentes ont quitté le domicile familial avec leurs enfants. Au foyer, elles trouvent un endroit où se poser et un accompagnement global pour attaquer le chemin vers une nouvelle vie

« Certaines femmes ne se maquillent pas pour le plaisir », dénonce une affiche à l’entrée. On y voit une femme devant la glace de sa salle de bain, poser du fond de teint autour de son œil. L’œil est poché. Le ton est donné. Nous sommes dans une salle du foyer Louise Labé [1], spécialisé dans l’accueil des femmes victimes de violences conjugales avec leurs enfants. « Certaines personnes pensent qu’il ne faut pas mettre les femmes battues ensemble, mais les éparpiller dans des foyers d’accueil pour femmes en difficulté diverse. Nous défendons l’idée d’un accueil et d’un accompagnement spécifiques depuis 1985 », explique Vera Albaret la directrice.

Agréé en qualité de CHRS, le foyer est constitué d’appartements répartis dans différents endroits de Paris, pour assurer la sécurité de la famille. L’équipe pluridisciplinaire — directrice, chef de service, éducatrices, assistance sociale et psychologue — aide les femmes à restaurer progressivement leur image de soi, retrouver leur identité propre pour reprendre en main les événements de leur vie, faire des projets et trouver un équilibre familial.

Le foyer accueille 30 personnes, soit une douzaine de familles. Elles sont hébergées dans six logements de deux à trois pièces. Les cas de figure sont variés : dans un trois pièces, peuvent cohabiter deux femmes avec leurs enfants ou une femme avec ses trois enfants. Dans les deux pièces vivent deux femmes avec un seul enfant chacune. En appartement collectif, chaque famille à un foyer et partage les autres pièces. Les femmes sont orientées au foyer par les services sociaux ou y viennent spontanément.

Le foyer dispose également d’un appartement de deux pièces réservé à l’accueil d’urgence. Quatre personnes peuvent y loger. Il est réservé aux candidatures présentées par un travailleur social qui s’engage à veiller au suivi social de la famille présentée et à effectuer la recherche d’hébergement. Le foyer assure le suivi psychologique et juridique.

L’accueil de la femme et des enfants est un moment particulièrement important pour l’équipe. « Nous gardons toujours à l’esprit qu’en prenant la décision de rompre la relation avec leur conjoint ou concubin, les femmes abandonnent en même temps leur maison, leurs meubles, leurs souvenirs et leur inscription sociale pour tout recommencer à zéro », souligne Vera Albaret. Quant aux enfants, ils ont rarement connu d’autre environnement que celui qu’ils quittent : leur école, leurs copains… et ne savent pas quand ils reverront leur père. « Il est essentiel que notre accueil soit chaleureux et enveloppant. À l’instant de son arrivée et pendant une période plus ou moins longue, la femme va s’en remettre à l’institution qui doit être porteuse ».

Déstabilisée par des années de violence et la décision de rompre avec son conjoint, la victime a besoin, dans un premier temps, d’un espace où se reposer et penser en toute tranquillité. Pour que son esprit soit le plus libéré possible, sa situation administrative est prise en main dès le lendemain de son arrivée. L’équipe informe le bureau des affaires scolaires à la mairie de son arrivée. « Ils savent à quel point la discrétion et l’anonymat sont importants dans les affaires de violences conjugales et travaillent en parfaite collaboration avec nous », précise Vera Albaret. Le jour de son arrivée, la femme inscrit ses enfants à l’école. Certaines femmes n’ayant aucun revenu, en attendant l’ouverture de leurs droits aux aides légales, une demande d’aide financière est faite auprès du Centre d’action sociale. L’équipe prévient ensuite l’ancienne caisse d’allocations familiales du changement de situation en précisant l’importance de ne donner aucune information sur la nouvelle adresse de la famille. Elle s’assure de la couverture sociale de la résidente et de sa famille. Là encore, la discrétion la plus totale est demandée. La situation administrative n’est pas simple à débrouiller. De nombreuses femmes sont parties précipitamment, dans la peur, et n’ont souvent pas pensé, ou pas pu prendre leurs papiers officiels.

Une des priorités de la prise en charge est de reconnaître à la femme le statut juridique de victime, étape indispensable pour pouvoir ensuite faire de l’accompagnement social. Les femmes ont quitté le domicile conjugal en emmenant leurs enfants. La plupart ont déposé une main courante au commissariat, quelques-unes ont porté plainte contre leur conjoint. Mais entre la date de départ et le moment où le juge va prononcer l’ordonnance de non-conciliation et décider de la garde des enfants et des droits de visite, elles n’ont pas plus que leur conjoint, le droit de garder leurs enfants. « C’est pour cela que nous préservons leur anonymat et les incitons à entamer une procédure de séparation très rapidement », souligne la directrice. Porter plainte est souvent difficile pour les femmes effrayées par cette démarche. L’association les encourage à consulter un avocat spécialisé dans la violence conjugale et les aide à constituer le dossier d’aide juridictionnelle. Elle les soutient pas à pas dans cette démarche et les accompagne systématiquement au tribunal lorsqu’elles sont convoquées par le juge des affaires familiales. « Notre présence est importante, car la plupart du temps, c’est la première fois que la femme va être confrontée à son conjoint depuis son départ du domicile conjugal et elle a peur », insiste Vera Albaret.

Dès l’arrivée d’une famille, une éducatrice prend en charge les enfants. Elle met des mots simples sur ce qui se passe, aborde leur venue au foyer, explique que le séjour sera provisoire… Un local accueille les plus petits. Un espace où jouer mais aussi où exprimer leurs sentiments et leurs craintes. Le mercredi, le local est réservé aux enfants à partir de 5 ans. Un lieu de parole est proposé un soir par semaine aux adolescents. « Les lieux que nous proposons aux enfants sont importants car nous connaissons mieux que les centres de loisirs la violence conjugale. Les enfants ont subi les conséquences psychologiques de cette violence, quand ils n’ont pas été eux-mêmes battus. Jusqu’à présent, ils ont vu leur père battre leur mère sans que personne n’intervienne pour rétablir la loi. C’est pourquoi il est indispensable qu’un espace leur soit réservé tant pour la parole que pour leur donner un cadre dans lequel les règles sont respectées », précise Vera Albaret.

Dès son arrivée, la résidente dépose une demande de HLM à la mairie de l’arrondissement, même si elle n’a pas de travail. La réinsertion professionnelle est une étape indispensable pour l’accès à l’autonomie, mais souvent difficile. Certaines femmes n’ont jamais travaillé, d’autres n’ont aucune qualification, certaines ne savent ni lire ni écrire. L’équipe, en partenariat avec les travailleurs sociaux et institutionnels, les aide à construire leur projet individuel d’insertion. Les séjours au foyer Louise Labé durent en moyenne 14 mois. Quand le projet est bien avancé, que la femme a suffisamment de revenus et qu’elle a trouvé un logement, la famille quitte le foyer. « A ce moment-là, la femme vit de nouveau une période éprouvante », explique la directrice. L’équipe est très présente pendant cette période de départ et d’installation dans un nouveau logement. L’accompagnement social peut se poursuivre pendant deux à trois mois après le relogement.

Le 21 janvier 2003, Nicole Ameline, ministre déléguée à la Parité et à l’Egalité professionnelle a rappelé la réalité des violences conjugales en France et annoncé, en conseil des ministres, la préparation d’un plan d’action contre elles. « Outre leur caractère inacceptable, qui appelle « une tolérance zéro », ces violences ont un coût économique et social élevé et exigent un dispositif adapté à l’urgence et à la gravité des situations », a indiqué la ministre. Elle envisage de faciliter les mesures d’éviction du mari hors du domicile conjugal pour aider les femmes qui ont porté plainte. Une réforme législative est en préparation en collaboration avec le ministère de la Justice. Vera Albaret apprécie ce projet.

Toutefois, il lui semble indispensable que la femme soit d’accord pour rester au domicile conjugal « Ce n’est pas évident, il leur rappelle souvent des mauvais souvenirs et certaines ne s’y sentent pas en sécurité ». Elle précise aussi que la réussite de ce projet « suppose une politique de collaboration avec la police, la justice, les services sociaux, les services du logement et des soins. Pour les femmes étrangères, il faut collaborer avec les institutions et associations spécialisées en matière d’immigration et de droit d’asile ». Vera Albaret estime que les déclarations de la ministre et celles de M. Raffarin allant dans le même sens, représente une avancée très positive. « La violence conjugale est un sujet tabou. Pourtant, il doit être pris en compte dans les projets de réforme de la famille. N’oublions pas qu’une femme sur dix est concernée. Ça fait beaucoup de familles ».


[1Foyer Louise Labé - 14, rue Mendelsshon - 75020 Paris. Tél. 01 43 48 20 40


Dans le même numéro

Dossiers

Violences conjugales, comment en sortir ?

Le terme « violences conjugales » recouvre plusieurs réalités. Pour les victimes, sortir de ce cercle infernal est long et douloureux, comme l’explique Maïté Albagly, secrétaire générale du Mouvement français pour le planning familial. [2].

Pour Liliana Gonzales, psychanalyste, les places assignées — en l’occurrence celle des femmes battues — sont porteuses de souffrance mais aussi de signification. De plus, explique-t-elle, le récit de la violence rencontre des résonances chez celui qui écoute. D’où l’intérêt pour les professionnels de prendre le temps de construire la relation avec la victime.

Selon Marlene Frich, conseillère conjugale et familiale et thérapeute, la violence conjugale recouvre un conflit psychique vie-mort. L’autre, explique-t-elle, devient nécessaire pour assurer la survie. C’est un travail du couple, pense-t-elle, qui est nécessaire pour en sortir

Lire la suite…