N° 751 | du 28 avril 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 28 avril 2005

Un institut médico-professionnel haut en couleurs

Joël Plantet

Thèmes : Handicapés, Exposition

Quand le monde du handicap propose ses créations d’intérêt général dans l’espace public, ou quand un établissement sort à la rencontre d’un quartier : dans le dix-neuvième arrondissement parisien, un IMPRO particulièrement tonique habille les arbres, fait de la radio et des films, ne cesse de créer

Une histoire jeune et dynamique, bourrée d’imagination, qui annonce très vite la couleur. Dans la foulée de son ouverture en septembre 2001, l’IMPRO au nom-programme Faites des couleurs ! (quarante jeunes, dont la moitié environ atteinte de trisomie 21) lance un journal, naturellement intitulé Des mots en couleurs [1]. Un an plus tard, l’établissement crée sa radio interne, diffusée à l’intérieur de l’ensemble de son vaste espace (750 m2 en rez-de-chaussée). En octobre 2002, une première exposition d’arts plastiques associe le travail des jeunes pris en charge avec celui de six artistes plasticiens. Deux mois plus tard, une comédie musicale, Passage de l’IMPRO, est montée et présentée. L’année suivante, d’autres initiatives se succéderont : inauguration en danse et en musique d’une manifestation en mairie du XIXe arrondissement, point d’accueil des journées portes ouvertes des ateliers d’artistes de Belleville (AAB), avec ponctuation d’animations, lectures radiophoniques, projection de courts-métrages, musique…

Dans la même veine créatrice, un parquet floral « plexiglassé » — 22 m2 de champ de fleurs peintes au sol protégés par du plexiglas (magnifique) — a été réalisé. Encore une exposition d’arts plastiques, puis la participation, en octobre à la manifestation Lire en fête, achèveront de faire de 2003 une année particulièrement riche. Mais l’année 2004 verra d’autres moments forts, telle la réalisation d’un documentaire sur la re-création du même parquet floral par les enfants d’une crèche et les adolescents de l’institut médico-professionnel. De même en décembre dernier, les jeunes avaient mis en scène un récit, fruit créatif d’une rencontre avec un conteur et occasion d’un travail collectif : création d’instruments de musique, peinture, ombres chinoises… Avant de lancer, pour la première fois, l’« arc-en-cielage » de la Place des Fêtes, « symbole de paix et du vivre ensemble », pendant un mois. Mais de quoi s’agit-il donc ?

L’ « arc-en-cielage », symbole coloré du vivre ensemble

Environ 200 m2 de toile concernant 117 arbres en couleur de toutes tailles (les banderoles font sept, quatre ou trois mètres de long, pour une largeur de 30 ou 50 centimètres) : installation plastique urbaine, l’arc-en-cielage se veut avant tout symbole du vivre ensemble. Non d’ailleurs sans une certaine ambition. Son concepteur, Sébastien Lecca, assistant social et peintre, décrit l’initiative comme une « démarche de développement social local prenant l’espace public comme lieu de communication de notre désir de participer à d’autres manières de vivre ensemble, notamment en transformant les regards sur l’altérité ».

En effet, la barre est volontairement haut placée : il s’agit de « permettre à ceux dont on dit qu’ils sont handicapés, de participer à la construction des savoirs sur l’humain, d’être des acteurs sociaux et culturels à part entière dans la cité ». Entendant développer régulièrement des pratiques de participation à la vie citoyenne et locale, l’établissement a inscrit au cœur même de son projet pédagogique, les pratiques artistiques : quel meilleur moyen de « transformer les regards sur l’altérité », de favoriser des rencontres, de créer du lien ?

Du 20 mai au 21 juin 2005, les dizaines de troncs d’arbre de la bien nommée place des Fêtes seront donc habillés aux teintes de l’arc-en-ciel. Sur chaque revêtement, des prénoms, recueillis auprès de 500 personnes « afin de signifier le Vivre ensemble » seront imprimés. L’œuvre s’adresse aux flâneurs, aux usagers des lieux qui accepteront de « se laisser surprendre par les déclinaisons des couleurs qui redessinent et embellissent les perspectives de la place publique ». Une démarche de réappropriation — l’espace public devenant un lieu de reconnaissance des droits de chacun à vivre, ensemble et différents —, mais aussi une occasion d’embellir un quartier, ou encore une provocation à la rencontre, tout cela pour réduire la stigmatisation du handicap. Une première édition de l’Arc-en-cielage s’était déroulée l’an dernier à des dates similaires, avec quelques parrainages prestigieux (Bertrand Delanoé, maire de Paris, Alain Touraine, sociologue). Un succès assuré, et aucune dégradation constatée.

Happening permanent

Parfois, les actions de l’IMPRO frisent le happening, voire l’agit-prop : l’équipe projetait, lorsque nous l’avons rencontrée, d’organiser des « distributions de sourire » — sur des cartons colorés — dans le métro, avec une dizaine de jeunes. De même, une sorte de toile d’araignée, jetée entre quatre arbres (avec l’aide de la marine nationale, s’il vous plaît) permettra de frapper sur des percussions qui y seront suspendues.

La radio interne est un vecteur, un média important. Outre les plages d’écoute des musiques aimées — Faudel, Yannick Noah ou Johnny, lorsque nous y étions — elle permet souvent l’expression directe, par des émissions ou quelques interviews spontanées. Imaginées par les jeunes, les premières tranches de radio se sont progressivement élaborées, souvent ludiques : météo, horoscope, improvisations, diffusion de micro-trottoirs, débats divers autour de projets, voire séances de dédicace… Et cet après-midi-là, Laurence, une « ancienne » de l’IMPRO sortant du CAT où elle travaille est passée voir ses anciens potes. Les jeunes animateurs l’interrogent. Elle précisera, avec émotion, en être « à sa cinquième fiche de paie ». C’est ainsi que, tout aussi prestigieux, une sénatrice, un élu, des sportifs de haut niveau ou des artistes ont été interrogés.

Côté partenariat, beaucoup d’activité productrice aussi : avec le CAT d’un arrondissement voisin pour la tenue de stands pendant la durée de l’arc-en-cielage, avec le Monoprix voisin pour des stages d’insertion professionnelle d’une semaine, avec les Parcs et Jardins, avec tel centre de loisirs, avec les assistantes sociales de cet hôpital de jour, avec la compagnie Débrouille qui fait de l’art avec des matériaux de récupération… Des relations amicales se sont tissées avec l’association de locataires de l’immeuble, les commerçants du quartier et du marché voisin, mais aussi avec le conseil de quartier. Dans le même immeuble, des voisins amis sous forme d’associations réunies dans Urbanités, avec d’anciens usagers de psychiatrie. Avec eux, l’IMPRO a lancé un projet urbain sur la place voisine : les passants seront invités à fabriquer un personnage en carton ou en fil de fer, à peindre la façade des immeubles… Et tout au long de l’année, les rencontres intergénérationnelles, nous assure-t-on, sont très riches.

Le fonctionnement et la vie de l’établissement se veulent démocratiques. Ainsi, une charte est signée par chaque jeune à son arrivée : classée en trois items — « Vivre ensemble la collectivité », « Respecter les temps d’activité » et « Être responsable » —, une quinzaine d’engagements basiques sont listés : « je m’engage à ne pas voler dans l’établissement » ou plus sophistiqué : « en activité, je m’engage à ne pas empêcher les autres de travailler et rester le plus possible concentré pour ne pas troubler le groupe ». Les dernières élections au conseil de vie sociale ont donné lieu à une campagne entre onze candidats, pour retenir au final quatre élus.
L’IMPRO n’oublie pas non plus de préparer les jeunes pour la suite, c’est-à-dire, le plus souvent, une entrée en CAT : blanchisserie, menuiserie, bientôt une activité de conditionnement…

L’arc-en-cielage et les autres démarches artistiques ont progressivement conféré à l’établissement — voire au quartier ! — une image positive. Quelques articles, y compris dans la presse nationale, ont déjà relayé l’habillage 2004 de la Place des Fêtes : un lieu qui pouvait être perçu comme invisible, ou même inquiétant, a pu devenir ainsi partie prenante dynamique de la vie culturelle d’un quartier. Une réussite.


[1IMPRO Faites des couleurs ! - 35, rue Compans -75019 Paris. Tél. 01 53 19 83 59


Dans le même numéro

Dossiers

L’équipe du Papotin rencontre Jacques Chirac

Le 24 janvier 2002 Le Papotin était invité à L’Élysée. Extrait

Lire la suite…

Une expérience originale en institution : Le Papotin, journal atypique

Les journalistes du Papotin sont de jeunes adultes qui présentent des troubles de la communication de diverses origines et qui fréquentent plusieurs institutions spécialisées d’Ile-de-France. Quelques-uns participent depuis 16 ans à la réalisation de ce journal original, beau et poétique. Reportage depuis la salle de rédaction

Lire la suite…