N° 851 | du 6 septembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 septembre 2007

Un espace possible pour construire un lien nouveau…

Propos recueillis par Guy Benloulou

Entretien avec Audrey Ringot, médiatrice familiale au sein d’un service de protection de l’enfance à Lille.

La médiation familiale reste encore une pratique mal connue du grand public et plus spécifiquement des travailleurs sociaux. Pourriez-vous nous en expliquer les objectifs ?

La médiation familiale existe en France depuis les années 1980. Elle vient des pays anglo-saxons, notamment du Canada. Elle est issue d’une réflexion née des mutations de la famille : augmentation des divorces ; montée en escalade judiciaire des conflits intra-familiaux ; difficulté pour les personnes concernées de redevenir maître et sujet de leur projet de vie ; rupture des liens familiaux, particulièrement pour les enfants ne vivant pas auprès d’un de leurs parents, entraînant un risque important de perdre une voie d’identification, des repères et des ressources.

Dans le cadre de la préparation de la loi de mars 2002 relative à l’autorité parentale, le conseil national consultatif de la médiation familiale, institué par Ségolène Royal, alors ministre de la Famille, définissait cet espace singulier qui favorise un mode alternatif de gestion des conflits face à la « surjudiciarisation » des ruptures.

La médiation familiale trouve alors sa définition : « Un processus de construction ou de reconstruction du lien familial, axé sur l’autonomie et la responsabilité des personnes concernées par des situations de rupture ou de séparations dans lequel intervient un tiers impartial, indépendant, qualifié et sans pouvoir de décision : le médiateur familial favorise, à travers l’organisation d’entretiens confidentiels, leur communication, la gestion de leur conflit dans le domaine familial, entendu dans sa diversité et dans son évolution ».

Le médiateur familial garantit un espace de parole au sein duquel les personnes vont pouvoir débattre des conflits qui les opposent. Pour cela, il s’attache à poser un cadre (respect de la parole, des opinions, équité du temps de parole…) qui va permettre aux personnes d’avancer dans leur processus. Les couples autrefois liés par les liens conjugaux sont désormais liés par l’exercice très souvent conjoint de l’autorité parentale. Il s’agit de leur permettre de « se désunir » pour qu’ils puissent mutuellement reconnaître et accepter leurs compétences, la représentation qu’ils ont de leur rôle parental et donc la singularité de l’autre parent.

La médiation peut également avoir lieu entre des grands-parents et des parents, entre frères et sœurs. L’un des principes est qu’elle a lieu entre des personnes qui sont à égalité face à la négociation et au regard des engagements que chacun pourrait prendre à l’égard de l’autre. Le médiateur, par sa qualité d’écoute, permet à chacun d’exprimer ses ressentis, ses doutes, ses inquiétudes, ses attentes… Il les reformule de manière à permettre à l’autre de les entendre et de se positionner. Il n’a pas forcément besoin de comprendre les causes des conflits, il doit soutenir les personnes pour qu’elles puissent parler de ce qui les préoccupe et pour qu’elles élaborent, entre elles, leurs propres solutions.

Le rétablissement d’une communication directe sera l’une des étapes essentielles dans la reconstruction du lien. Parfois les personnes s’engagent par des accords qu’elles peuvent faire homologuer par un juge des affaires familiales.

Ce métier de médiateur familial nécessite a priori une forme de neutralité vis-à-vis du couple concerné. Est-ce toujours possible ? Comment arrivez-vous à éviter les présupposés, et garder la juste distance ?

Nous parlons plus de principes garantissant l’éthique, le cadre et le processus de la médiation familiale, que d’objectifs. L’autonomie des personnes est un principe de base. Une démarche volontaire contribue à la responsabilisation. Cette liberté défendue assure l’engagement des personnes dans le processus, que la médiation soit ordonnée ou spontanée.

L’impartialité est ce qui permet au médiateur d’être dans l’écoute active, de se dégager de toute alliance préjudiciable à l’expression de chacun. La confidentialité est la garantie d’un espace sécurisé au sein duquel les conflits, les souffrances, les rancœurs, l’intime peuvent être abordés pour être débattus. Enfin, nous croyons en la compétence des personnes. Soutenir leur parole, leurs attentes, leur permet de révéler cette compétence, de l’utiliser et même de la mettre au service d’une créativité toujours singulière !

En quoi cette pratique est-elle différente du conseil conjugal, voire d’une forme de brève thérapie ?

La médiation familiale n’est pas une thérapie, il ne s’agit pas de « soigner des dysfonctionnements » mais de favoriser la restauration de la communication en permettant aux personnes de se positionner et de (re)prendre de l’assurance dans cette expression de soi. Les personnes peuvent alors reprendre le pouvoir sur elles-mêmes.

Par ailleurs, le médiateur, sans pouvoir de décision, n’a pas vocation à conseiller les personnes. Il ne se situe pas dans l’aide à la « parentalité » ou à la conjugalité, il permet aux personnes d’organiser le conflit qui les a amenées à se séparer.

En médiation, les sujets abordés en séance sont concrets. Ils sont amenés par les personnes. Le médiateur leur permet de les aborder et de les confronter de façon responsable. Nous ne parlons pas de droit de visite ou de pension alimentaire mais d’organisation ou de réaménagement des temps et lieux de vie des enfants, de partage des responsabilités financières, de négociation des responsabilités parentales…

La formation à la médiation familiale et la reconnaissance par les pouvoirs publics semblent assez récentes. Cela ne génère-t-il pas quelques dérives ?

Une formation longue est nécessaire. Elle permet aux médiateurs de comprendre et de mettre en œuvre ses principes au travers une posture de tiers singulière.

Depuis le début, les médiateurs se constituent en réseau autour d’une éthique commune reprise par le cadre du diplôme. Un des objets de l’Association pour la médiation familiale (APMF), dont je suis administratrice, est de garantir l’éthique et les conditions nécessaires à cet exercice professionnel. Son code de déontologie, ses actions de recherche et de formation, la réflexion issue des différents groupes de travail qui la constituent, sont reconnus par la DGAS, la Chancellerie, la CNAF. Ceci permet à l’APMF de défendre la légitimité, l’identité et la singularité de cette profession.

Enfin, les médiateurs familiaux participent régulièrement à une analyse des pratiques ou à une supervision. En effet, nous nous obligeons à l’analyse des situations, des résonances et questionnements vécus lors des séances. Ce travail facilite l’affinement de la posture de tiers, garante d’impartialité, d’indépendance, et de la qualité de l’accompagnement à la négociation. Il est un des fondements de notre métier.

La pacification des ruptures, l’organisation, le paiement en fonction des revenus, etc. Cela relève-t-il d’une « commande politique » en termes de contrôle social, ou simplement de la réponse à un phénomène sociétal ?

Aujourd’hui, la commande politique, plus que le contrôle social, c’est « faire des individus obéissants ». Dans ce sens, le risque que vous évoquez serait que nous garantissions une paix sociale en incitant les gens à être de « bons parents »… Or, les médiateurs familiaux n’ont pas de projet parental préétabli. Au contraire !

C’est lorsque les personnes, dégagées des enjeux du conflit, retrouvent leur liberté et leur autonomie, qu’elles parviennent à s’accorder sur les bases d’un nouveau lien : celui de la coresponsabilité. Nous sommes convaincus que la construction de ce nouveau lien procède du libre arbitre.

Apprendre à négocier est une expérience fondatrice dans la relation aux autres. Chacun peut découvrir que la négociation ne repose pas forcément sur la dualité perdant/gagnant. Permettre aux personnes de se positionner et de reconnaître le positionnement de l’autre, c’est les engager à nouveau vers l’altérité… qui elle-même participe de l’exercice de la démocratie…


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