N° 881 | du 17 avril 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 avril 2008

Un dispositif de réponses diversifiées

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Dans le cadre de l’association d’action éducative 44, Jérôme Bouts, directeur du foyer de la Jaunaie propose d’accueillir des adolescents en grande difficulté dans de petits groupes de quatre à cinq jeunes encadrés par deux adultes. Une proximité qui permet une réelle action éducative.

Vous affirmez que les internats éducatifs pour adolescents qui sont au bord de l’explosion démontrent les limites de l’intervention du dispositif de protection de l’enfance : cela signifie-t-il que les professionnels ne savent plus faire ?

Je voudrais insister ici sur les qualités exceptionnelles des éducateurs puis des équipes qui assurent ces prises en charge dans des conditions régulièrement précaires, voire dangereuses. J’ai, pour ma part, la chance de diriger une institution où l’engagement des salariés est évident. Chacun à sa place, au niveau de sa maturité professionnelle et humaine, participe au mieux à l’institutionnalisation de la pratique éducative et à la réussite des projets. L’outrance de mon propos est volontaire et je pourrais m’engager à parler une autre fois sur l’efficience de l’action éducative dans les internats éducatifs. Je pourrais nourrir mon propos de bien des réussites éducatives au bénéfice de mineurs et de leur famille.

Mais l’urgence n’est pas là ! Elle est à interroger l’évidence (ou plutôt à la dénoncer) qui serait que la prise en charge des adolescents dans les collectifs va de soi, voire serait à privilégier. L’exagération parfois de mon point de vue répond à la reproduction de ce type de réponse collective quand bien même elle génère tant de dysfonctionnements et de souffrance. D’aucuns trouveront que j’exagère : allez pourtant demander ce qu’ils en pensent aux premiers intéressés, qu’ils soient usagers et personnels éducatifs, aux juges et services placeurs qui ne comprennent par le refus grandissant des établissements face à la prise en charge de nombre d’adolescents.

Or l’impuissance, l’inadaptation des lieux de placements pour certains adolescents, qui se traduisent pas des refus de prises en charge et des exclusions, ne veut pas dire que l’indication de placement devient infondée, obsolète…

Faut-il alors privilégier le placement familial ou le développement des lieux de vie ?

Je m’insurge ici contre l’idée selon laquelle des lieux de vie ou autres familles d’accueil seraient systématiquement plus capables que les internats de prendre en charge ces adolescents, au seul prétexte avancé parfois qu’ils ne seraient pas institutionnalisés. Ces derniers demandent en effet une proximité mais également des relais assurés par des adultes fortement professionnalisés et aux pratiques éducatives tout autant soutenues qu’étayées institutionnellement. Il semble qu’il faille « simplement » recréer des conditions d’acceptation d’une autorité, d’ailleurs le plus souvent recherchée par des adolescents eux-mêmes, mais qui se montrent inaptes et dangereux pour des collectifs trop conséquents.

Ce que je défends, c’est que pour dire non, il est nécessaire de signifier au moins aussi fortement un oui parallèle inébranlable et appelé à perdurer. Le non, doit être perçu comme juste pour être intégré et donc structurant. La limite imposée doit être comprise comme ne remettant pas en cause l’essence de la relation éducative ni ne venant mettre en péril l’équilibre affectif et psychique du sujet. Ce non éducatif, épreuve de la réalité redoutable pour les jeunes dont on parle, doit être dans une forme ferme et tranquille, étayée et possible à tenir, soutenue dans la durée et non diluée dans et par le groupe. Cela n’est pas possible dans un collectif trop important.

Tout au contraire, lorsque l’on peut garantir une proximité affective, perçue comme telle par l’adolescent, la limite posée est acceptée parce qu’admissible. C’est aux institutions d’assumer cette charge réelle ; réelle charge au sens du poids que représente la prise en charge éducative, affective de ces adolescents qui sont tout autant en rupture qu’avides de lien pour s’agripper.

Quelles propositions concrètes avancez-vous ?

Nos constats sur les limites des internats éducatifs traditionnels nous ont amenés à élaborer un certain nombre de propositions autres que sécuritaires et/ou d’éloignement, voire d’enfermement, car nous sommes convaincus que ces jeunes relèvent d’abord d’éducation et de protection. La première de ces pistes concerne un accueil sans commission d’admission : il s’agit donc d’admettre des jeunes incapables d’intégrer des structures collectives telles qu’elles existent actuellement, alors même qu’ils nécessitent absolument d’être placés.

Nous proposons donc un lieu susceptible de les accueillir sur le seul principe d’un placement possible, si une place est disponible, hors contre-indication majeure de type « troubles psychiatriques avérés » qui ne seraient pas pris en charge car cette déficience intellectuelle trop sévère relève prioritairement du secteur médico-social…

Notre seconde proposition s’attache au dimensionnement de ce lieu d’accueil. Pour être efficient, un effectif réduit à quatre ou cinq jeunes, relativement aux jeunes dont nous parlons ici, permettant également des accueils séquentiels, doit permettre que ce collectif ne devienne pas un lieu d’affrontements et de dérives mais un lieu générateur de confrontations et de constructions. La réduction du nombre permet structurellement un plus grand sentiment d’existence de chacun. C’est souvent d’une absence de ce sentiment dont souffrent et nous font souffrir les adolescents dont nous parlons ici.

Troisième proposition qui va de pair avec la précédente : un encadrement éducatif renforcé (du point de vue des adultes, non des murs) : deux adultes en permanence. Une fois encore face à des adolescents gravement déficitaires sur les plans éducatif et affectif, le ratio jeunes/adultes doit permettre à l’éducateur de tenir ses positionnements éducatifs (qui sont souvent faits de limites à poser) dans la durée. Il doit pouvoir le faire sans être aussitôt aspiré par la gestion du groupe. En effet, il s’agit en permanence pour lui de limiter et d’accompagner, de pouvoir s’opposer tout autant que de proposer et de garantir une sérénité affective. Ceci ne peut se faire que dans un contexte où s’instaure une proximité éducative effective, vécue comme telle par l’adolescent et le reste du groupe.

Ne proposez-vous pas un fonctionnement qui ressemble à celui des CER et des CEF ?

Les CER et les CEF disposent pour fonctionner de budgets respectivement entre 300 et 400 euros pour les premiers et entre 680 et 730 euros pour les seconds, et ce par jour. N’y a-t-il pas lieu de réfléchir à des moyens d’éviter que des jeunes ne soient contraints d’y être orientés… en répondant à leur problématique avant qu’ils ne se mettent eux-mêmes, et avec eux le reste de la société, en difficulté, avec un coût infiniment plus important ? La différence toutefois avec ces structures même si le public nous apparaît en bien des points identique c’est que, non seulement nous nous inscrivons dans la durée (les CER fonctionnent théoriquement sur trois mois et les CEF sur six) mais que notre objectif est bien de proposer un lieu de vie ouvert articulé sur l’existant : ce dernier point constitue même une des conditions fondamentale d’efficience !

Sur le plan des prises en charge spécialisées, notre structure affirme ainsi son inscription structurelle dans un dispositif de réponses diversifiées préexistant dont par exemple les classes relais de l’Éducation nationale, les activités de jour des établissements PJJ, département ou secteur habilité, les projets d’insertion de la mission locale etc. Ainsi, notre projet est d’utiliser autant que possible le dispositif de droit commun comme référence tout autant que comme appartenance à la société ordinaire. Situé dans un contexte périurbain, distribué régulièrement par les transports, bénéficiant d’un travail de maillage avec l’environnement, nous faisons l’hypothèse (déjà éprouvée quotidiennement au foyer de la Jaunaie et notamment dans notre service de jour) d’une intégration possible de ce petit groupe de jeunes, postulant que le tissu social d’une petite ville porte en lui les capacités de prise en charge de jeunes parmi les plus perturbés.

Quand les jeunes trouvent une place dans laquelle ils veulent bien s’installer sans craindre de perdre le lien avec leurs parents car ils auront été accompagnés dans le conflit de loyauté inévitable ; quand le lieu est suffisamment adapté et sécurisé pour qu’ils acceptent, au minimum, de reprendre un rythme de vie, quand ils ont en journée des activités d’apprentissage (tant sur le plan relationnel que cognitif) à valoriser auprès de leurs familles, les parents peuvent à nouveau poser sur leur enfant un regard rassuré et re constructeur sur le plan narcissique.

C’est là la dernière priorité que nous nous donnons : un cheminement commun parents-enfant-institution, qui permettent d’autoriser le jeune à investir ce nouveau lieu de placement où la question de la séparation, synonyme alors de revalorisation et de réaffiliation, pourrait être travaillée au lieu d’être subie. Et qu’ainsi un lien puisse être fait entre comportements asociaux voire délictueux, bien souvent causes factuelles du placement et nécessité de séparation, raison réelle du placement. Nous croyons à la validité de ce projet. Nous avons perçu un vif intérêt chez notre décideur-financeur (la DGAS de Loire Atlantique ainsi que la PJJ) tant sur la forme que sur le fond de nos propositions.

Saurons-nous être suffisamment convaincants pour échapper à l’air du temps qui ne voit favoriser en termes de création d’établissements que des réponses sécuritaires qui, si elles peuvent objectivement marquer un temps d’arrêt salutaire (nous pourrions d’ailleurs nous situer en aval), demeurent peu efficientes nous semble-t-il, voire contre-productive, sur le plan éducatif qui, lui, demande du temps, de la diversité et un cadre ouvert pour créer les conditions de se penser mieux avant de penser l’autre.


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