N° 734 | du 16 décembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 décembre 2004

Un café social pour migrants retraités

Joël Plantet

Thème : Immigration

Il faut avoir cinquante-cinq ans pour adhérer à l’association, mais tout un chacun peut venir y boire un verre. Au cœur d’un des quartiers les plus populaires de Paris, des personnes retraitées migrantes ont désormais un lieu vivant favorisant la rencontre, la culture, l’échange, mais aussi la mémoire

Dernier jour de novembre, mardi, jour de marché. Dans une petite rue du quartier de Belleville, nous poussons la porte d’un local spacieux — 160 m2 en rez-de-chaussée — et pénétrons dans un vaste salon de thé, autour duquel s’articulent salle polyvalente, cuisine équipée, espace informatique, et trois bureaux administratifs. Le mobilier est choisi, la décoration avenante, les couleurs agréables. Aux murs, des portraits de travailleurs immigrés — sableurs, électriciens, tailleurs de pierre, démolisseurs, etc. — favorisent l’émergence des souvenirs et récits de vie, en une forte expo de photos noir et blanc, la cinquième du genre.

Attablés ici ou là, des hommes et des femmes d’un certain âge discutent en buvant un verre, lisent, jouent aux cartes ou aux dominos. La plupart sont originaires d’Afrique du Nord, d’où leur doux surnom de chibanis (chib signifiant cheveux blancs en arabe dialectal). Mais si au moins 80 % d’usagers sont actuellement originaires du Maghreb, le lieu reçoit également des Maliens ou des Sénégalais, des Yougoslaves, des Portugais ou des Français. Ce salon de thé permet à tous — hommes et femmes — d’évoquer « leur histoire à la fois universelle et particulière », l’objectif étant de faire reculer la solitude et de créer du lien social dans le quartier. Et même un peu au-delà.

Sur une table, une pile de Géo et le Parisien du jour. Sur les étagères, des albums photos accessibles à tous, évoquant les sorties réalisées en 2003 (Stade de France, Institut du monde arabe, studio de France 3, soirée ramadan…), mais aussi l’anniversaire de tel ou tel adhérent, des photos de moments festifs, l’après-midi d’un atelier musique ou les différentes phases de l’émergence de la structure…

Depuis deux ans en effet, l’association Ayyem Zamen (« Les jours lointains ») accueille ainsi au quotidien, sans sectorisation particulière, les migrants à la retraite [1]. Ici, on peut certes venir pour y faire une activité, mais aussi simplement dire bonjour à des amis, voire en inviter quand on ne peut pas recevoir chez soi : « on y invite autant que l’on s’y fait inviter », note le rapport d’activité 2003. Il s’agit bien de les accompagner dans la vieillesse (certains viennent tous les jours et l’endroit est ouvert six jours sur sept), de les sortir de l’isolement, mais aussi de les écouter, et de les informer sur leurs droits.

L’équipe, composée de deux animateurs, d’une assistante sociale et d’un directeur (tous à plein-temps, deux maîtrisant la langue arabe) et aidée d’une bonne vingtaine de bénévoles, fait fonctionner plusieurs ateliers : mosaïque, informatique mémoire, photo, santé, jardinage, etc. Concernant cette dernière rubrique, l’association avait signé en avril 2003 avec la mairie voisine de Montreuil (93) une convention de mise à disposition d’une parcelle de jardin. Autre activité plébiscitée, un ciné-club a récemment projeté des films sur la guerre 14 - 18…

Un succès qui ne se dément pas

En poste depuis un an, un des animateurs, André Lefebvre, nous indique le processus de prise de contact. Un retraité pousse la porte, souvent muni d’une demande précise concernant sa retraite. Il y est accueilli — l’endroit se veut particulièrement convivial —, la structure lui est présentée, et sa demande évaluée. Mais on lui fait comprendre aussi que les personnes âgées peuvent simplement venir s’y détendre.

En effet, de multiples idées, initiatives soutiennent les activités : certains jeux ont une forte valeur sociale, tels le Kherb’ga, ou Jeu de poussières, largement pratiqué au Maghreb, ou encore le Dili, jeu africain permettant de résoudre certains conflits. Les expositions, dont certaines reviennent sur les traces d’un parent au pays natal, ont déjà attiré plusieurs artistes, et certaines circulent en province. Des sorties culturelles permettent régulièrement de « rendre le vieux migrant « touriste » ne serait-ce qu’un seul jour ». Le multimédia y a activement sa place et participe à sa fonction de soutien. Sans être illettrés (car la plupart connaissent l’arabe écrit), les quatre cinquièmes d’entre eux ne maîtrisent pas l’écriture et la lecture en français.

Des demandes d’aide sont régulièrement énoncées. Même si la permanence sociale et d’accès aux droits assurée par l’AS du café social n’est pas « un service spécialisé de traitement de l’ensemble des difficultés qui se posent aux vieux migrants », 242 personnes y ont été reçues l’année dernière, le plus souvent avec une demande relative à leur dossier de retraite. Les demandes de logement sont, également massives, le café social n’ayant pourtant aucune solution spécifique à proposer (encore que, nous dit-on, un projet de résidence relais, entre maison de retraite classique et pension de famille, soit à l’étude…).

De même, au moment de la déclaration des revenus, la demande est forte : confortée par les bénévoles (accompagnement dans les démarches, écrivain public, tri des documents), la permanence sociale fonctionne à plein régime, chacun étant reçu dans un espace garantissant la confidentialité des échanges. Véritable utilisateur du café social, le profil type de l’usager fréquentant cette permanence est un homme d’origine nord-africaine de 65 ans, retraité, vivant dans un hôtel meublé du XXe arrondissement.

Pouvant être a priori considérée comme particulièrement audacieuse, une permanence emploi est même assurée depuis le début de l’année 2004, visant à favoriser le retour à l’emploi des 55 ans, « ou tout au moins à les maintenir en état d’employabilité ». La démarche est loin d’être vaine : sur une cinquantaine de personnes concernées, cinq (soit 10 %) ont retrouvé une activité, même si celle-ci a pris la forme de vacations ou de contrats à durée déterminée.

Aujourd’hui, environ 800 adhérents — d’au moins 55 ans et s’étant acquittés d’une cotisation de 10 euros —, se réunissent régulièrement pour installer les règles du lieu (n’y pas fumer, par exemple). Succès croissant : au 31 décembre 2003, ils étaient 492 adhérents. Et, pour cette même année 2003, l’affluence n’avait cessé de progresser, atteignant entre 110 et 140 visites quotidiennes, avec des pointes toujours plus élevées lors des deux jours hebdomadaires de marché.

Pour la plupart d’entre ces migrants âgés, un retour au pays représenterait une migration à l’envers et une grande violence. Ils sont, plus ou moins consentants, fortement enracinés en France. Le fondateur et directeur du lieu, Moncef Labidi, sociologue de formation, estime avant tout qu’ils sont porteurs de savoir-être et de savoir-faire. Il décrit, entre autres définitions, « son » lieu comme un « adoucisseur d’exil ». En effet.
Entre mille autres projets, ce drôle de café se destine à recevoir de futurs travailleurs sociaux.


[1Association Ayyem zamen - Café social - 7, rue de Pali-Kao - 75020 Paris. Tél. 01 40 33 25 25


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