N° 846 | du 28 juin 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 28 juin 2007

Un café social pour les Chibanis

Fabrice Dimier

Thème : Immigration

Dans cet espace chaleureux créé pour les Chibanis par un collectif de travailleurs sociaux, les vieux migrants, des hommes mais aussi des femmes, peuvent être aidés s’ils le souhaitent. Ils viennent là surtout pour se retrouver entre eux, un peu comme à la maison, et profiter ensemble des ateliers proposés par les animateurs.

Abdalha vend des bricoles sur le trottoir de Couronnes, dans le XXe arrondissement de Paris. Invalide à 50 % à la suite d’un accident du travail en 1995, ce migrant tunisien perçoit 400 euros d’allocation spécifique de solidarité. Endetté, il continue à rembourser les emprunts contractés pour subvenir aux besoins de sa famille. Hébergé par des amis, il survit en vendant des articles d’occasion. « Il me reste 50 euros pour vivre chaque mois quand j’ai remboursé mes dettes. Comment vous mangez avec ça ? Comment vous faites quand vous ne pouvez même pas acheter le pain ? Je ne vois pas de solution. Aujourd’hui j’ai vendu pour un euro. Et la marchandise, elle est même pas à moi », s’insurge-t-il en se prenant la tête entre les mains.

Derrière lui, le boulevard de Belleville fourmille. Dans cette zone de nostalgie, les immigrants ont leurs habitudes. Assis sur des plots ou sur des bancs publics, les migrants âgés sont aussi omniprésents que transparents. Taïeb a fait ses courses et a acheté juste quelques légumes. Comme tous les jours il se rend au café social Ayyem zamen, “le bon vieux temp” en arabe, à deux pas du marché Couronnes. Derrière les rideaux voilés couleur sable et terre, cet espace est une oasis dans le brouhaha urbain. « Ici, c’est bien. Les gens sont gentils. Je peux rester toute la journée, me reposer. Le café est à 60 centimes. Ailleurs, un café et on vous met dehors. Avant je me promenais beaucoup dans la rue, j’étais fatigué. », explique le vieux Tunisien en faisant le tour des salam aleikoum, sourires pour tout le monde.

Ayyem zamen est la forme juridique et associative du café social. Il est né de l’initiative d’un collectif de travailleurs sociaux, de militants associatifs dirigé par Moncef Labidi. Ce sociologue militant d’origine tunisienne, rompu au travail de terrain, après sept ans de médiation institutionnelle dans le quartier de la Goutte d’or à Paris, connaît bien ces Chibanis.

Une oreille attentive

En 2000, il s’entoure de professionnels et ensemble mènent une longue enquête de terrain pour mieux comprendre la spécificité des vieux migrants, leurs besoins et recenser les points d’immigration. Ils rencontrent des travailleurs sociaux, des conseillers pour les retraites afin de cerner les difficultés et les attentes liées à un lieu comme le café social. Le café est d’abord itinérant, les travailleurs sociaux continuant leur travail de sensibilisation et de mobilisation des acteurs de terrain jusqu’à l’installation définitive au coeur de Belleville, en janvier 2003.

« Thé ou café M. Taïeb ? » Le café est un double prétexte : rompre la solitude des usagers et créer un espace de confiance nécessaire au travail des encadrants. À la veille de la création du lieu, Moncef Labidi, le directeur, voulait créer un endroit où les personnes prendraient le temps de s’installer, de reprendre contact entre elles, de s’apprivoiser. « Ils demanderont peut-être plus facilement de l’aide administrative », espérait alors le sociologue. C’est chose faite. La base est là, solide. Mille trois cents adhérents sont sur les listes. Respect, douceur : des amitiés sont nées en cinq années entre responsables et « clients » mais aussi entre usagers. De belles rencontres entre grandes solitudes.

Tout est fait comme si l’aide apportée n’était qu’optionnelle, l’espace, le leur, est un grand salon dont ils auraient les clés avec quelques amis sincères. Les sollicitations des encadrants sont discrètes, l’accueil est réparti entre les membres de l’équipe pluridisciplinaire de l’animation et de l’accès aux droits. Un animateur, un sociologue, une assistante sociale, des bénévoles. Tous se rendent disponibles pour recevoir toute personne qui passe la porte. Côté salon ils pratiquent l’écoute du cafetier : une oreille attentive, non thérapeutique mais qui permet au migrant de se livrer plus facilement.

Coresponsables des ateliers (sorties culturelles, relaxation, déjeuners, jardinage, jeux…), les animateurs au quotidien participent également à la réponse sociale. Ils effectuent une première évaluation, apportent un début de réponse et proposent un rendez-vous avec l’assistante sociale. La permanence sociale d’accès aux droits, lieu d’écoute permanent, n’est pas isolée des autres activités. Toutefois l’adhérent est aussi invité à participer à ces activités afin que le café social ne se transforme pas en service social spécialisé.

Suivi individuel et social

Sans messes basses ni gêne, l’information circule, fluide, entre les membres de l’encadrement. « Il faudra voir avec Salem, car je crois qu’il a un problème avec sa CAF… », rapporte André, l’animateur, à Moncef. Ces dignes messieurs vont rarement se presser pour en parler : ce n’est pas une génération qui a été habituée à exiger, on ne se dévoile qu’en famille. Carine, l’assistante sociale, effectue des va-et-vient entre le « coin café » et son bureau dans lequel elle reçoit les Chibanis. Un usager, au passage, lui signale un besoin, rendez-vous est pris, demain 14 heures. De l’informel au formel, la souplesse est nécessaire. « La distance est parfois difficile avec ce public. Le rapport au cadre, volontairement distendu, change la donne », reconnaît-elle. Mais le contact est là, plus aisé, plus accessible qu’avec l’assistante de secteur avec laquelle elle travaille en synergie.

Parfois elle effectue également des accompagnements aux guichets, voire quelques visites à domicile pour les situations d’urgence. Mais l’essentiel du suivi individuel et social concerne le chômage, les impôts, le logement, les droits, l’invalidité et surtout les dossiers retraites. Par la faute d’employeurs qui profitaient parfois de leur condition d’immigré, en raison de carrières morcelées, de bas salaires, d’absence de cotisation à une caisse de retraite complémentaire, de périodes de chômage, de fréquentes maladies liées au travail, de problèmes pour retrouver tous les papiers, etc., de nombreux Chibanis rencontrent des difficultes pour justifier les années de cotisations. Ce qui complique les démarches pour faire respecter leurs droits.

Justement, côté salon, Mohamed est venu pour le tri de ses papiers. Cette opération, effectuée en un mois et trois étapes, est le premier pas du suivi au café social. Muriel, bénévole, a étalé les documents sur la table. « Ce classement est l’un des premiers soutiens qu’on leur apporte », explique-t-elle. « Parfois ils arrivent avec une valise entière, c’est un moment très important pour eux : cette valise qu’ils trimballent d’hôtels en foyers depuis une trentaine d’années, c’est toute une vie qui resurgit », continue-t-elle. « Au delà des problèmes de lecture, il faut être là avec eux. Ils viennent avec angoisse et repartent soulagés : c’est gratifiant », se réjouit Joëlle, sa collègue.

Le difficile regroupement familial

Pour Mohamed, c’est le deuxième tri ; il a trouvé beaucoup de trous dans son relevé de cotisations et revient avec tous ses papiers Assedic. Son inquiétude est palpable, il en a oublié ses lunettes. Deuxième tri, deuxième oubli… Joëlle s’en amuse. Elle sait qu’il préfère faire ainsi, prendre un peu de distance et la laisser agir, elle est là pour ça. Pendant qu’elle s’active, empilant par périodes les nombreuses fiches de paye, Mohamed raconte : ses nombreux employeurs, son parcours des métiers du bâtiment à celui de projectionniste… Sa vie défile. Non, il n’est pas si mal loti quand il regarde autour de lui : il a un logement, mais les regrets sont là, surtout celui de ne pas avoir pu faire venir ses enfants avant, car lorsqu’il s’est décidé il était trop tard. Il attend sa quatrième réponse pour le regroupement familial : la première, il manquait un mètre carré à son logement, la seconde, la salle de bain n’était pas assez aérée, la troisième, une seule chambre pour deux enfants, ce n’était pas suffisant. Le regroupement, dans son idée, ce n’est que pour qu’ils viennent en séjour. « Car vivre ici, c’est un peu tard pour ma femme, elle a ses habitudes là-bas », explique-t-il.

Le tri est terminé, Mohamed soulagé ne s’attarde pas. Il ne fait pas vraiment partie du noyau d’habitués : ceux qui retardent le moment du retour au foyer en restant là à discuter, jouer, commenter, ne rien faire, s’endormir sur le canapé. Être simplement là, ensemble. D’autres s’en vont et reviennent plus tard. Entre-temps il y a une petite course, l’heure de la prière dans la salle bondée du foyer voisin, des démarches administratives à effectuer, prendre un peu le soleil sur un banc… On se retrouve ici de toute façon !

L’espace est ouvert toute la journée, même le samedi. Sans attache, la liberté n’est rien, ces voyageurs pendulaires sont bien placés pour le savoir. Ainsi le café joue le rôle de port. Certains ont leur place préférée, leur partie de domino quotidienne. Les femmes aussi viennent, moins nombreuses. Témoins d’une immigration féminine plus diffuse, elles ont leurs problèmes, leurs blessures, différentes certes, mais avec tant de points communs. Elles se réjouissent de venir les partager dans ce lieu volontairement mixte. Bien sûr elles se mettent à l’écart, autour d’une table près du comptoir, plus proches des encadrants, mais elles participent aux discussions variées. De quoi parle-t-on d’ailleurs ? Du pays bien sûr, de la famille qui est loin, des enfants.

On évoque aussi les activités qui rythment la vie du café : la sortie jardinage du jeudi, les films, les massages, les animations…., la vieillesse, et parfois la mort. L’un d’eux est parti récemment, une photo au mur rappelle son bon souvenir. Dieu décide, certes… Mais pour tous, la mort les rapproche de leur famille. Être enterré là-bas…. Pour le dernier voyage. Les raisons sont religieuses bien sûr, mais aussi issues d’une volonté de se rapprocher de cette famille distanciée, se rappeler à eux, comme ultime devoir de mémoire.

Personne ne leur a dit merci

Cette mémoire qu’ils n’ont pu véritablement transmettre. « Ils sont arrivés démunis et ont dû surmonter beaucoup de difficultés pour trouver une place en France », explique Sabrina Khassa, fille d’immigrants et auteur de Nos ancêtres les Chibanis. « Du coup ils ont eu beaucoup de mal à expliquer une histoire qu’eux-même arrivaient difficilement à digérer. Et la transmission inaccomplie de la mémoire familiale plombe souvent les parcours des fils de Chibanis et explique tensions et problèmes identitaires », estime l’écrivain et journaliste. Être reconnus par leurs fils pour lesquels ils ont sacrifié leurs vies est peut- être leur dernier souhait.

Fin juin : l’ambiance des départs estivaux flotte sur le café. Ceux qui ne partent pas ont le coeur lourd et observent les autres tout à leurs préparatifs : les mariages au pays, les cadeaux, le souci du retour pratique, garder son logement… Préoccupés, ils semblent toutefois exister plus que jamais dans cet entre-deux mondes qu’ils connaissent si bien. « Là où je suis le mieux ? Dans l’avion », confiait un Chibani à Moncef. Éternels étrangers, plus vraiment de là-bas, pas vraiment d’ici, personne ne leur a dit merci.


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