N° 986 | du 23 septembre 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 23 septembre 2010

Trouver sa place dans la filiation

Propos recueillis par Nathalie Bougeard

Entretien avec Nazir Hamad, psychanalyste

Pourquoi avoir consacré plusieurs ouvrages à l’enfant adopté [1] ?

Je travaille sur cette question depuis de nombreuses années – il y a vingt-cinq ans, j’étais psychiatre dans un service d’aide sociale à l’enfance et je recevais les candidats à l’adoption – et je me rends compte que l’adoption pose avec beaucoup d’urgence les questions sociales qui touchent à la famille et à la filiation. Pourquoi un enfant mis en face d’un adulte ferait-il forcément famille ?

Qu’est-ce qui caractérise l’enfant adopté ?

Il m’est arrivé à plusieurs reprises de recevoir dans mon bureau des hommes et des femmes adultes qui se présentaient d’emblée comme enfant adopté. Cette manière de faire me pose question : comment se fait-il qu’un individu se fige dans cette problématique de l’enfant adopté ? Chacun sait qu’à l’adolescence, la jeune personne doit apprendre à relativiser la toute-puissance de ses parents. Cette certitude du lien qui vacille va déclencher le travail de castration. Chez l’enfant adopté, la perte est double : il vit ce que je viens d’exposer mais en plus, il doit faire face à la perte réelle de son géniteur et de sa génitrice. C’est la conjonction de ces deux pertes qui va parfois entraîner le jeune dans des difficultés. Il me semble que si la perte imaginaire des parents au moment de l’adolescence relève du travail de castration, en revanche, la perte réelle relève d’un travail de deuil. J’observe d’ailleurs que ceux que je nomme « les fous de l’origine », ceux qui veulent absolument retrouver leurs parents, croient à la possibilité d’un retour en arrière.

Quels sont les risques ?

La dimension pathologique prend le pas quand la personne est tenue par sa quête. Prenez l’exemple des personnes dont des proches ne sont pas revenus des camps de concentration mais sans qu’ils aient la certitude de leur mort. L’enfant adopté peut rester dans cette sorte d’attente, de quête, et rester figé dans une sorte d’errance. La possibilité de découvrir, voire de rencontrer ses parents biologiques, agissant comme une promesse qui l’empêchera de construire autre chose.

Quel est le rôle des parents ?

Il arrive qu’à son insu, un parent – en raison de son infertilité ou d’autres éléments – n’accepte pas son enfant. Mais pour que l’adoption se fasse (de l’enfant à son parent et réciproquement), il y a un préalable nécessaire : que les parents acceptent cette déception raisonnable, celle de ne pas pouvoir procréer. Sinon, l’adulte se fige dans une posture où il considère que c’est son enfant qui pose problème. Tout l’art du thérapeute est d’aider les parents à entendre leurs propres messages. Il faut bien faire attention lorsqu’un parent arrive en disant que son enfant ne va pas bien. Parfois ce n’est pas l’enfant qu’il faut prendre en thérapie mais le parent.

Pour quelles raisons les parents qui ont adopté semblent-ils plus touchés par les difficultés rencontrées ?

Les parents adoptifs se placent sous le regard de la société, et pensent être jugés par elle. Quand des parents biologiques ont des soucis avec leur adolescent, ils se sentent responsables car ils connaissent – ou croient connaître – parfaitement leur enfant, puisque ce sont eux qui l’ont conçu. En revanche, pour les parents adoptifs, accepter l’échec est plus difficile, puisque leur enfant leur a été donné.

La procédure d’agrément peut-elle être considérée comme une préparation à l’adoption ? Pensez-vous qu’il soit possible de l’améliorer ?

On peut avoir le discours conscient qu’on veut, cela ne changera rien. C’est comme la préparation à l’accouchement ou l’éducation sexuelle, vous pouvez faire tous les beaux discours, au moment où l’événement se produit, cela ne se passe jamais comme prévu car cela relève de l’intime et de l’inconscient. Il ne s’agit pas là de savoirs mais de vécu. Aussi, la personne se retrouve-t-elle seule devant l’événement.

L’anonymat sur les dons de sperme et de gamètes devrait être bientôt levé. Qu’en pensez-vous ?

Ce qui fait le lien symbolique est en train de disparaître. Dans notre société, tout se tourne de plus en plus vers la preuve formelle, le biologique. Regardez ce qui se passe avec les tests ADN


[1L’enfant adoptif et ses familles, éd. Denoël et Adoption et parenté : questions actuelles, éd érès (lire la critique)


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