N° 873 | du 21 février 2008 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 21 février 2008 | Jacques Trémintin

Trop de gestion tue le social

Michel Chauvière


éd. La Découverte, 2007 (225 p. ; 21,50 €) | Commander ce livre

Thème : Évaluation

Alors que l’action sociale bruisse de ces concepts issus du secteur marchand telles la démarche qualité, la satisfaction de l’usager, l’évaluation, l’efficacité… il était temps qu’une réaction digne de ce nom ait lieu. C’est à Michel Chauvière que l’on doit ce remarquable travail de synthèse qui dresse l’état des lieux de l’offensive néolibérale dans notre secteur. L’auteur en convient : la marchandisation du social se heurte aux limites qu’oppose l’insolvabilité des populations bénéficiaires. Adossée aux missions régaliennes et aux grands principes de justice sociale, l’intervention auprès des délinquants et des SDF, en psychiatrie comme en protection de l’enfance, est protégée par l’absence de la moindre rentabilité. Pour autant, ce qui s’infiltre insidieusement c’est cette chalandisation qui s’abreuve aux sources de la raison gestionnaire. La tentative de formatage des esprits est à l’œuvre. Le leurre principal consiste à faire croire que l’on placerait l’usager au cœur des pratiques. On présente le contrôle qualité comme la garantie de l’aide qui peut lui être apportée. La performance des intervenants se mesurerait à son degré de satisfaction. En fait, il « est le prétexte tout trouvé aux obligations de bonnes pratiques, de résultats tangibles et surtout de productivité pour les intervenants » (p.132).

L’action sociale qui était jusque là orientée vers les usagers dans le besoin, bascule vers les besoins des usagers, besoins segmentés et disloqués comme autant d’objets susceptibles d’être vendus comme des services. On assiste à une inversion des valeurs fondatrices. La collectivité à qui revenait la responsabilité de garantir la sécurité et le bien-être de ses membres (en redistribuant pour cela une fraction du revenu national) se voit supplantée par l’option que chacun aurait à faire sur le bon opérateur susceptible de lui apporter le meilleur service. Afin de guider ce choix, on prétend mesurer et objectiver l’action proposée. L’acte est dépersonnalisé, seule compte la bonne gestion des ressources des offres et des compétences formalisées. La relation est réduite à des normes quantifiables présentées dans un triptyque. On commence par élaborer des référentiels qui, se limitant à quelques lieux communs, se présentent comme un outil plutôt réducteur et statique, avant tout administratif et économétrique. Leur valeur analytique et dialectique est, en général, nulle. On continue par proposer des bonnes pratiques. Tentative aventureuse dans un domaine marqué par la complexité, l’opacité et la singularité. On termine par une évaluation qui, tournant le dos aux contradictions, aux négativités, aux incertitudes, privilégie la pensée binaire et réifiée.

L’auteur en appelle à la résistance et à la refondation d’une solidarité citoyenne et non consumériste.


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