N° 960 | du 11 février 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 11 février 2010

Travailler en réseau dans l’observation

Jacques Trémintin

Une collaboration entre professionnels qui pouvait sembler difficile à concrétiser s’est pourtant réalisée en Loire-Atlantique, pendant quelques années, ouvrant de nouvelles perspectives dans les modalités d’intervention. L’exemple du réseau d’observation croisée (ROC).

Le constat est récurrent. Certains jeunes trouvent une réponse à leurs troubles dans les services de psychiatrie. D’autres bénéficient des services proposés par la protection de l’enfance. D’autres s’intègrent fort bien aux dispositifs de l’enseignement adapté. Mais aucune institution ne peut répondre à un jeune qui manifeste des besoins de prise en charge à la fois socio-éducative, de formation adaptée et de soins psychiques. Se crée alors un « incasable », ballotté d’un établissement ou d’un service à un autre. Avec comme autre conséquence, des professionnels réduits à l’urgence ou aux passages à l’acte, sans oublier le temps et l’énergie dépensés pour un résultat le plus souvent désastreux, contre-productif et anti-thérapeutique.

Réfléchir pour agir

Une première réflexion, engagée à Nantes en 1997, pour tenter d’élaborer une pensée organisatrice et distanciée partagée, n’aboutira pas. Elle est relancée en 2001 : un groupe de travail inter-institutionnel reprend l’étude clinique de plusieurs situations passées, avec pour objectifs d’interroger les zones de fragilités dans l’articulation entre les différents secteurs, de dégager les constances, d’identifier les (dys)fonctionnements entre services et enfin de proposer tant des hypothèses d’articulation pertinentes, que des solutions à mettre en œuvre.

Le travail engagé propose la mise en place d’une instance spécifique permettant l’observation, l’évaluation et la synthèse d’une situation donnée. L’agence régionale d’hospitalisation s’engage à financer son coordinateur. Le 21 février 2003, une convention est signée. Toutes les institutions ayant affaire à des adolescents s’engagent dans ce qui devient le ROC, (réseau d’observation croisée) : les services de psychiatrie, du ministère de la justice, le conseil général, les maisons d’enfants à caractère social, IME, ITEP etc.

Observation multiple

Chaque partenaire réserve une place. Le jeune bénéficiaire se voit proposer une succession de séjours courts dans différents lieux chargés chacun de réaliser une observation, contribuant ainsi à une évaluation globale clinique, sociale, familiale et scolaire, à la fois partenariale et pluridisciplinaire. Afin d’éviter que l’institution qui reçoit ponctuellement le jeune ne se retrouve piégée, il est retenu comme principe qu’elle ne puisse être contrainte à son accueil ultérieur. Dans les faits, beaucoup d’équipes s’engageront, de façon modulable ou séquentielle, en fonction de leurs places disponibles.

L’un de ces cinq critères suivants suffit pour saisir le ROC : trois placements dans l’histoire du jeune, trois intervenants institutionnels dans sa situation, errance, refus de l’orientation proposée ou impossibilité de trouver un lieu de placement ou de scolarisation. Ce qui compte au final, c’est surtout l’impasse dans laquelle se trouve l’équipe. Un protocole précis est conçu : une synthèse initiale, une convention d’accueil signée par les parties concernées, un livret d’observation et un livret d’évaluation qui suivent le jeune tout au long de son parcours, enfin une synthèse finale. De 2003 à fin 2006, le dispositif aura été sollicité pour quatre-vingt-dix cas de garçons et filles âgés de quatorze à dix-sept ans au profil lourd : situations familiales graves et complexes, déscolarisation, désinsertion…

Soit parce que le profil ne répondait pas aux critères soit parce qu’une solution a pu être trouvée par ailleurs, un tiers de ces jeunes a bénéficié du parcours avec des résultats plutôt encourageants : forte diminution des passages à l’acte pour 62 %, nette amélioration avec l’entourage pour 70 %, entrée dans un parcours scolaire ou d’insertion pour 66 % et démarche thérapeutique pour 25 %. Mais, au-delà du quantitatif, le résultat est aussi qualitatif : une dynamique de synergie s’est enclenchée entre partenaires.

Les tensions institutionnelles et inter-institutionnelles n’ont pas totalement disparu mais la culture du partage a progressé, grâce à la création de cet espace tiers de médiation. Chacun commence à accepter le regard porté sur ses propres pratiques. Face aux dérives du jeune, le questionnement a remplacé notamment l’escalade de la violence, permettant la remotivation des équipes. Pour Dominique Guilhaume, coordinatrice durant six ans, tout l’intérêt du ROC, « au-delà de la culture du réseau, c’est la place d’acteur de l’observation-évaluation que prend le jeune dans son parcours. On lui donne le temps de faire ses propres expériences. Rien ne se fait sans lui. C’est cela qui enclenche sa mobilisation ».


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