N° 1077 | du 4 octobre 2012

Faits de société

Le 4 octobre 2012

Travail social et droit de retrait

Joël Plantet

Les deux termes sont de moins en moins antinomiques. Indicateurs supplémentaires d’une détérioration du panorama du travail social, les affaires de droit de retrait sont en pleine expansion.

Depuis quelques années, le paysage parle de lui-même : ascenseur social désespérément en panne, sentiment d’impuissance des intervenants sociaux, « fatigue d’être soi » (pour reprendre l’expression du sociologue Alain Ehrenberg) ambiante… En 2000, un rapport du Conseil économique et social (CES) intitulé Mutations de la société et travail social avait souligné l’importance du phénomène du burn-out ; un rapport du Conseil supérieur du travail social (CSTS) sur la violence, réalisé à partir des réponses de 20 000 travailleurs sociaux, avait témoigné de la réalité des épisodes de violence qu’ils subissaient. En octobre 2004, les cahiers de doléances des États généraux du travail social avaient identifié une « malmenance » des professionnels. Lors d’une journée d’étude organisée en 2006 sur les violences rencontrées par les intervenants sociaux, le comité de liaison et de coordination des services sociaux (Clicoss, aujourd’hui disparu) du 93 avait lui aussi constaté l’émergence de nouvelles formes de violences.

Le droit de retrait s’est imposé dans nos sphères professionnelles

Instauré par la loi du 23 décembre 1982 « en cas de danger grave et imminent » menaçant un salarié, le droit de retrait – collectif ou individuel – s’est lentement imposé dans nos sphères professionnelles. Le Code du travail et plusieurs dispositions législatives l’ont précisé. Signes de la déliquescence des conditions de travail dans certaines structures, les épisodes se multiplient : en mai 2011, les éducateurs de l’établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM) de Lavaur (Tarn), « ne pouvant plus exercer leur métier » en raison de l’agressivité ambiante, l’avaient invoqué. Ils obtiendront la création d’un groupe de travail et de sessions de formation, et un engagement de « vigilance accrue » quant aux critères d’affectation des mineurs en EPM. Au mois de septembre suivant, les neuf travailleurs sociaux de la plateforme d’accueil des demandeurs d’asile d’Angers avaient initié la même démarche ; onze jours après, ils reprenaient le travail sans avoir obtenu le poste supplémentaire réclamé… mais une esquisse de réorganisation (domiciliation et distribution du courrier dans d’autres locaux) était actée.

Fin 2011, plusieurs centaines de salariés de l’association d’action éducative et sociale (AAE) de Dunkerque exerçaient leur droit de retrait après le suicide d’un collègue. Un droit d’alerte avait auparavant été déposé « du fait de la montée des agressions des jeunes sur les éducateurs » et de « pressions importantes » de l’employeur associatif. Un an avant, le CHSCT avait alerté la direction de la « souffrance sur le terrain ». Début septembre, onze éducateurs de prévention spécialisée du club de prévention des Réglisses, dans le 20e arrondissement parisien, faisaient valoir à leur tour leur droit de retrait pour « mise en danger » par leur association gestionnaire, le Centre français de protection de l’enfance (CFPE). Ils l’accusaient de « définir de nouveaux axes de travail, qui s’orientent vers la prévention de la délinquance (hors champ de la prévention spécialisée) ».

De même, le 10 septembre dernier, trente salariés de l’Union départementale d’accueil et d’urgence sociale de la Somme (Udaus 80), chargée du 115, exerçaient leur droit de retrait, voyant leurs conditions de travail se dégrader et craignant un dépôt de bilan. Ils ont repris le travail le 13 septembre, rassurés par une enveloppe préfectorale de 448 000 euros de crédits d’urgence sociale supplémentaires, et la promesse d’un audit sur la gestion de l’association. Se réservant la possibilité de faire encore jouer leur droit de retrait en cas de nouvelles difficultés…