N° 1005 | du 10 février 2011 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 février 2011

Travail autour de l’éducation à la sexualité

Jacques Trémintin

Thème : Sexualité

Depuis de nombreuses années, l’IME Léon Doudard, à Montaudin, dans les Pays de la Loire, a mis en place une méthode particulière pour aborder la sexualité avec les jeunes déficients. Tous les personnels ont été associés à cette démarche et ont bénéficié d’une aide de l’instance régionale d’éducation et de promotion de la santé (IREPS) pour définir des outils adaptés aux jeunes et aux professionnels.

L’affectivité et les relations sexuelles des populations atteintes de handicap se heurtent encore trop souvent à des représentations faisant la part belle aux images soit de l’ange exempt de toute sexualité, soit de la « bête » aux prises avec des pulsions les plus incontrôlables. Certains ont beaucoup de mal à intégrer que l’on peut être déficient mental ou physique, tout en possédant un droit indéfectible à l’intériorité, à la sensorialité, à la sexualité, voire à la parentalité. Pour éviter que le problème n’explose brutalement au moment où l’adolescent découvre sa libido, il est essentiel de commencer le plus tôt possible une éducation adéquate.

Ces dernières années, beaucoup d’établissements se sont lancés dans des expérimentations en concevant des supports et des outils originaux, tout à fait appropriés. Leur démarche se déroule, le plus souvent, à bas bruit, sans grande visibilité. L’occasion pour Lien Social de faire découvrir à ses lecteurs l’action menée par un institut médico-éducatif implanté en Mayenne.

Rénovation du fonctionnement

Si l’IME Léon Doudard, situé à Montaudin, s’est taillé une réputation, c’est bien du fait de son dynamisme et de sa capacité à innover [1]. Pourtant, rien ne le destinait à se singulariser ainsi. De taille moyenne, cet établissement est l’une des dix structures gérées par l’Association des amis et parents de personnes ayant un handicap mental dans le département. Les soixante-trois enfants et adolescents souffrant de déficiences intellectuelles avec troubles associés, qui y sont accueillis, sont accompagnés par vingt-neuf équivalents temps plein. Ouvert en 1969, la gestion est d’abord assez paternaliste, les professionnels qui y travaillent fonctionnant sur un mode plutôt familial. Ils résidaient alors, pour la plupart, dans la proximité d’un bourg qui n’atteint pas 1000 habitants, contribuant fortement à animer la vie associative locale.

Quand Jean-Claude Depagne arrive à la direction en 1992, il prend ses fonctions en même temps que deux collègues du secteur adulte, qui s’occupent respectivement du CAT et de l’hébergement. Le nouveau triumvirat engage, de concert, une rénovation progressive du mode de fonctionnement. Le nouveau directeur de l’IME se désigne lui-même comme un « bébé des annexes XXIV [2] », c’est tout dire. Surfant sur les évolutions qui se font jour dans le secteur médico-social dès les années 1990, il va impulser la réactualisation du projet institutionnel, puis celle du projet individualisé pour l’enfant. Quand la loi de 2002 rendra obligatoire ces procédures, elle ne viendra qu’officialiser une grande partie de ce qui avait déjà été réalisé à Montaudin.

Avancer ensemble

À l’originalité d’avoir précédé le législateur, se rajoute la méthode employée. Ici l’approche pluridisciplinaire et participative n’est pas qu’un vœu pieux ou une coquille vide destinée à entériner des décisions déjà prises. À chaque étape, la volonté de faire valider les avancées par l’ensemble du personnel est affichée et trouve une concrétisation au travers de multiples supports. C’est, par exemple, ces commissions ou ces comités de pilotages qui intègrent non pas des représentants des financeurs, des tutelles ou des autorités diverses et variées, mais des salariés de chaque secteur : pédagogique, éducatif, thérapeutique, personnel de service.

Il y a aussi la dizaine de réunions institutionnelles tenues dans l’année, pour rendre compte devant l’ensemble du personnel des réflexions et des projets en cours. Il y a là un choix délibéré de mettre en valeur le savoir-faire technique et humain des différents professionnels, acteurs à part entière prenant toute leur part dans l’évolution des pratiques de l’établissement. Comment réussir à placer l’usager au centre de l’action qui le concerne, si dans le même temps, on ne fait pas de même avec les intervenants censés agir auprès d’eux ? Ce long descriptif qui pourrait sembler au lecteur une longue digression, n’en est pas une. Il est essentiel pour comprendre le terreau sur lequel a pu pousser ce qui va très vite être dénommé comme le PEVAS : le programme d’éducation à la vie affective et sexuelle.

Éduquer à la sexualité

Tout est parti d’une commission santé mise en place pour réfléchir à la parole de l’enfant. Trop souvent, les professionnels négligeaient ce que celui-ci pouvait dire, banalisant notamment les plaintes somatiques exprimées. Commencer à réfléchir à la façon de réagir à ses douleurs, à ses bobos, à ses souffrances, c’était s’intéresser à la dimension physique et corporelle de son évolution. Le pas fut vite franchi de se poser la question de l’expression affective et sexuelle de son développement. Fallait-il attendre l’adolescence pour aborder ce thème ou privilégier une éducation précoce, dès l’enfance ? Comment aborder ce sujet ? Comment adapter le discours et les mots pour qu’ils soient accessibles à cette population porteuse de handicap ?

Jean-Claude Depagne fit le choix de faire appel à l’IREPS [3] pour aider l’établissement à monter un programme d’accompagnement sur ces questions, cette association pouvant apporter son savoir faire sur l’éducation aux émotions (lire l’interview de Christel Fouache, directrice du pôle Mayenne). Le temps nécessaire fut d’abord pris pour réaliser un large état des lieux tant au sein de l’établissement (tous les membres du personnel furent entendus) qu’à l’extérieur (une dizaine de structures visitées, pour s’inspirer de ce qui se fait déjà). Un groupe de travail se réunit alors, pendant deux années, à raison d’une demi-journée par semaine. Résultats de ces temps de rencontre réguliers : la mise au point d’outils et de supports, ainsi que l’élaboration d’un guide/mode d’emploi donnant précisément la marche à suivre : comment intervenir, quelle place adopter pour les intervenants, quel cadre concevoir, quelle chronologie respecter. Une phase d’expérimentation permit d’affiner et de réajuster les détails de l’intervention.

Modalités des programmes

Des deux programmes imaginés initialement, c’est finalement quatre qui sortirent de cette première phase de réflexion-action : « Ré » s’adressant aux 8-10 ans, « Mi » aux 10-13 ans, « Fa » aux 13-15 ans et « Sol » aux 16-18 ans. Tous les deux ans, chaque enfant se voit proposer l’un de ces programmes conçus pour s’articuler et se compléter les uns par rapport aux autres. Même si chacune de ces sessions est adaptée aux sensibilités des différents niveaux d’âge, on peut néanmoins identifier un certain nombre de constantes. La durée, d’abord, qui est de dix séances. Le cadre de travail, ensuite, qui est choisi dans un lieu suffisamment isolé, dédié à cette seule activité. Il ne doit servir qu’à cet échange et être à l’abri des passages et irruptions intempestives. Le nombre d’enfants concernés, qui ne doit être ni trop important, ni trop faible : six participants pour les petits, neuf pour les plus grands. Le choix a été délibéré de constituer des groupes mixtes.

Les filles sont très curieuses de découvrir comment fonctionnent les garçons, tandis que ces derniers sont tout aussi intéressés de connaître les particularités féminines. La durée, encore : chaque séance dure entre 45 à 75 minutes. Le principe de confidentialité, quant à lui, a été posé d’emblée et fait l’objet d’une vigilance particulière. Ce qui se dit au sein du groupe ne doit pas en sortir. Cela concerne tout autant les professionnels qui s’interdisent d’utiliser ce qu’ils ont pu apprendre, y compris lors des synthèses, par exemple. Avec comme exception, bien entendu, toute situation de danger révélée par un enfant à cette occasion. Enfin, la participation est prioritaire sur toutes les autres activités, y compris sur les éventuels stages en entreprise (l’adolescent ne s’y rendra pas la demi-journée où elle a lieu).

Du côté des enfants

Les supports de l’animation sont de même type, quel que soit l’âge des enfants : ce qui est privilégié c’est bien plus des mises en situation que des discours. À l’image de ce dé « des relations » en carton représentant sur chacune de ses faces une situation affective différente : un homme et une femme qui se serrent la main, un autre couple qui se fait la bise ou un troisième qui se tient par la taille. L’enfant ou le jeune est invité à le faire rouler et à commenter la scène qui apparaît. Autre outil, ces pictogrammes symbolisant les multiples émotions possibles, permettant d’évoquer bien plus facilement le ressenti dans lequel on se trouve. Bien sûr, les quatre programmes ont intégré une explication strictement physiologique basée sur la connaissance du corps humain.

Toutefois l’ambition du PEVAS va bien au-delà. Il cherche à permettre aux enfants d’identifier ce qu’ils ressentent et de le traduire en mots. C’est aussi l’occasion de leur donner les moyens de repérer et d’accepter ce que peuvent vivre les autres. Il ne pose d’emblée aucun cadre de normalité qui consisterait à préciser ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Les seuls impératifs qui émergent très vite, c’est le respect qu’on se doit à soi, comme aux autres. Le bâton de parole qui se transmet de main en main, permettant à chacun de prendre la parole à son tour, sans pouvoir se couper, en est une excellente illustration. La démarche pédagogique ne relève pas d’un savoir, mais d’un accompagnement censé aider l’enfant à révéler ce qu’il y a de plus profondément enfoui au fond de lui. Face aux questions qu’il se pose, on lui propose un espace protégé et attentif pour y répondre, en dépassant les non-dits, les tabous et les fausses représentations.

Du côté des adultes

Animer une séance d’éducation à la vie affective et sexuelle ne s’improvise pas. Le professionnel qui veut endosser ce rôle doit au préalable abandonner sa posture d’éducateur ou de thérapeute : il ne s’agit ni de façonner, ni de soigner. Une formation préalable est assurée, qui permet de préciser ce nouveau positionnement. Elle place le professionnel dans la situation que vivront ultérieurement les enfants.

C’est l’occasion d’interroger ses propres représentations, ses limites, d’identifier les censures à l’œuvre chez chacun. Car s’il n’est pas question que les adultes étalent à cette occasion leur propre affectivité, ils peuvent se trouver interpellés par les questions ou les problématiques évoquées par les enfants. Ils mesurent ainsi les risques d’intrusion dans l’intimité qu’ils vont ensuite éviter de reproduire. L’intervenant ne se retrouve jamais seul face au groupe d’enfants ou de jeunes, l’idéal (rarement atteint) étant qu’ils soient à trois. Les animateurs disposent d’une demi-heure pour préparer la séance et d’une demi-heure à la fin pour parler de ce qui s’est passé.

C’est l’occasion de revenir sur un protocole qui, pour être très précis, structuré et formalisé, n’en est pas moins adaptable. Ce sera la commission PEVAS, réunissant toutes les six semaines l’ensemble des intervenants et leur chef de service, qui se chargera de ces adaptations. Tout un travail de sensibilisation et d’association des familles a été entrepris (réunions d’information, communication lors du conseil de vie sociale…). Mais sans grand succès jusqu’à ce jour : les parents expriment leur intérêt et le plus souvent leur soulagement de savoir que ce sujet va être abordé et ne semblent pas prêts à y prendre une part active. Ce qui n’est pas le cas des assistantes familiales du centre d’accueil familial spécialisé, un autre service de la même association, qui se sont associées volontiers à la réflexion autour d’un programme venant interroger l’intimité en famille d’accueil.

Bénéfices mutuels

S’il est une question que l’on peut légitimement se poser, c’est bien celle des effets à courts et moyens termes de cette action sur les enfants accueillis. Un groupe d’adolescents de la SIPFP [4] a accepté de répondre, au moment de leur pause, à un certain nombre de questions. Est-ce la timidité ou l’exigence de confidentialité qui les rend si discrets sur ce qui se passe dans ces PEVAS ? Un peu des deux sans doute…

Deux réactions se détacheront toutefois : celle d’Andréa qui s’affiche ouvertement peu intéressée et celle d’Anthony qui affirme avec autant de fougue tout l’intérêt qu’il en tire. Du côté de leur éducateur, c’est clair : une sérénité certaine a gagné l’établissement depuis quelques années. Non que les conflits auraient disparu par miracle, mais le climat de confiance ambiant crée les conditions de leur meilleure résolution.

Les relations entre les filles et les garçons semblent être marquées par un plus grand respect mutuel. Est-ce là une des conséquences du fonctionnement du programme depuis 2005 ? Difficile de l’affirmer de façon certaine. Le seul constat qui fait foi, c’est la baisse identifiable des tensions. Autre bénéfice induit, les professionnels ne se trouvent plus embarrassés pour répondre aux questions des enfants, portant sur l’affectivité et à la sexualité, puisque cette problématique est prise en compte au niveau institutionnel. Pour autant, rien n’est jamais définitivement acquis : il faut maintenir en permanence la légitimité de cette action qui fait partie d’une démarche globale, pour qu’elle ne s’étiole pas.

Non seulement l’IME de Montaudin a su mener une réflexion de qualité sur un thème qui n’est guère facile à appréhender, mais il a pris les moyens d’y apporter des réponses en élaborant des outils adaptés et d’une grande pertinence. Les résultats obtenus sont-ils réutilisables ailleurs ? Dans la mesure où ils sont le produit d’une dynamique qui lui est propre, sans doute non. Réutilisés tels quels, ils ne produiraient pas les mêmes effets.

Ce qui est par contre mutualisable, c’est bien la méthode utilisée : large participation des personnels, visibilité de la démarche, temps laissé à la réflexion et à l’élaboration, rythmes d’assimilation respectés, choix institutionnel de privilégier le déroulement de ces programmes, etc… Déjà les équipes du pôle adulte de l’association (secteur travail et hébergement) se sont lancées dans une démarche similaire. Une commission se réunit depuis maintenant deux ans au sein des structures adultes : ESAT, centre de jour, foyers, susceptibles d’accueillir des jeunes sortants de l’IME en plus de leurs publics déjà présents.

Il est difficile de conclure ce reportage, sans interroger Jean-Claude Depagne sur la vie affective à l’intérieur même de son établissement. À l’heure où certains principaux de collège et même des proviseurs de lycée sanctionnent toute manifestation sentimentale, comment cela se passe-t-il chez lui ? Il répond simplement en citant le règlement de fonctionnement qui précise : « Les habitudes sociales des adolescents sont respectées (bise, se tenir par la main). Les relations amoureuses entre jeunes adolescents sont tolérées. Leurs expressions doivent être discrètes et ne pas provoquer de gêne dans l’entourage. L’exhibition et l’acte sexuel sont interdits. » De la théorie à la pratique, du programme d’éducation à la vie quotidienne de l’institution, il y a donc une cohérence et une continuité.


[1IME Léon Doudard - 11 rue d’Ernée - 53220 Montaudin - Tél. 02 43 05 33 26 - pole.enfance-adolescence@apeinordma...

[2Les annexes XXIV, 24 bis, 24 ter, 24 quater et 24 quinquiès sont les références du code de la Sécurité sociale qui régissent la prise en charge des enfants atteints des différents handicaps. Elles ont été réformées en 1988 et en 1989

[3L’IREPS (Instance régionale d’éducation et de promotion de la santé) fédère les CoDES (Comités départementaux d’éducation à la santé)

[4L’Institut médico éducatif (IME) est une appellation générique désignant un établissement regroupant des instituts médico-pédagogiques (IMP) et des instituts médico-professionnels (IMPro).

Les premiers, accueillant des enfants de 6 à 14 ans, ont pris le nom de section d’éducation et d’enseignement spécialisés (SEES). Les seconds, accueillant des adolescents de 14 à 20 ans, ont pris le nom de Section d’Initiation et de Première Formation Professionnelle (SIPFP ou SIPFPro)


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