N° 875 | du 6 mars 2008 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 6 mars 2008 | Jacques Trémintin

Tout ne se joue pas avant 3 ans

Pierre Delion


éd. Albin Michel, 2008 (222 p. ; 15 ) | Commander ce livre

Thème : Enfance

Pierre Delion tient d’abord, pour l’essentiel, un discours prudent. S’il ne nie pas l’importance des gènes ou des trois premières années, il rappelle que les forces qui surdéterminent et celles qui offrent réparation sont tout autant présentes. S’il existe bien d’authentiques pathologies du contrôle moteur et des processus d’attention, la ligne de démarcation entre le normal et le pathologique est pour le moins fluctuante, explique-t-il. S’il reconnaît que les catégories nosographiques ont leur utilité, il précise qu’elles ne reposent que sur un fragile et transitoire consensus. Chaque enfant, poursuit-il, adopte son propre répertoire allant de la conduite inhibée à la conduite démonstrative.

Ainsi, les pathologies ne peuvent-elles être comprises à partir uniquement de ce qu’elles montrent de l’extérieur. L’auteur, on l’aura deviné, s’attaque ici au rapport de l’Inserm, qu’il accuse de se limiter à une description photographique des symptômes apparents. Il lui préfère la clinique qui tente de rencontrer humainement le sujet, en accueillant sa souffrance et en essayant d’en déduire une attitude thérapeutique.

Jusque là, tout va bien. Là où ça se gâte, c’est lorsqu’il précise les fondements de la thérapie qu’il met en œuvre. Si certains d’entre eux mérite l’attention, on ne peut que rester dubitatif sur d’autres. Ainsi, apprend-on que la future mère centre son attention au cours de chacun des trois trimestres de grossesse, respectivement sur la révélation de la gestation, sur le fœtus, puis sur le bébé. C’est beau : on dirait du Verlaine. Comment a été conçue cette projection ? Comme d’habitude, à partir du cerveau créatif d’intellectuels. Avoir un peu d’autorité dans le milieu suffit à emporter l’adhésion, sans qu’on se pose vraiment de questions. Il est vrai qu’en poser vous fait très vite soupçonner de faire le jeu du comportementalisme et du libéralisme.

Continuons : quand le bébé naît, la coupure de son cordon ombilical signifierait l’interdiction du vampirisme. Une illustration ? Les adolescents qui rient des films de vampires « reprennent alors contact avec des fantasmagories pré et périnatales qui ont été refoulées » (p.133). Quant au sevrage et au passage à une alimentation solide, il symboliserait pour le bébé, je vous le donne en mille, l’interdiction du cannibalisme ! « Le trop de motricité, l’hyperactivité, l’hyperkinésie deviennent autant de marqueurs de la période de castration anale ou musculaire, en mal de limitation » (p.159). Suffirait-il finalement de remplacer le DSM (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) par des marqueurs à la sauce psychanalytique, pour que tout s’arrange ? Il apparaît pertinent de prendre en compte ce qu’il y a sous le symptôme en tentant d’accéder en profondeur à un enfant particulier. Mais comment ne pas décrédibiliser cette démarche, en cherchant - et donc en trouvant - des fantaisies produites au gré de son imaginaire ?

Dommage que la réflexion de l’auteur, empreinte par ailleurs de tant de tolérance et d’ouverture, soit ainsi écornée.


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