N° 853 | du 20 septembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 septembre 2007

Tournée du soir, virée d’espoirs

Marjolaine Dihl

Parmi les quarante cinq adolescents qui logent à la MECS, vingt trois ont signé un contrat jeune majeur. Comment ces futurs adultes cheminent-ils vers leur prise d’indépendance ? Aperçu un soir d’été

Aucun jour ne ressemble à un autre à Acte 13. Il est 17h30. En cette fin d’après-midi, Marine Gueroult (20 ans) arrive au siège de la MECS [1]. Aujourd’hui, elle a rendez-vous avec Wilfried Hagedorn, son éducateur référent au foyer. Il tarde. Elle s’impatiente. Après sa journée de stage, c’est l’occasion « de récupérer [son] chèque et de voir Wilfried ». Avec les 380 € qu’elle perçoit chaque mois, elle fait désormais ses courses seule et doit consciencieusement épargner 150€. « Au début, ils [l’équipe d’Acte 13] vérifiaient toutes mes dépenses. Maintenant, ils me font confiance », se félicite-t-elle.

Débute ainsi son apprentissage dans la gestion de son budget. Son studio de 25m2, situé en centre-ville demeure à la charge de la MECS, tout comme ses factures EDF, ses frais de transport ou encore sa taxe d’habitation. La tête pleine de projets, elle se sent toutefois prête à s’envoler, avec néanmoins un petit coup de pouce pour y parvenir. « Mon copain et moi, on veut prendre un appart ensemble. Mais on aurait besoin d’aide pour le trouver », note l’élève en Bac pro commerce. Et son éducateur, qui vient de s’asseoir, de répliquer : « Tu le paieras comment ? Avec les 500 € d’allocation du conseil général ? » [2]. Sourcils en l’air, Marine prend sur elle. « Je sais que ce n’est pas pour demain, s’exclame-t-elle. Mais je peux quand même commencer à y réfléchir ! » Après tout, depuis un an qu’elle a rejoint le foyer, sa pensée a beaucoup évolué.

Petit regard dans le rétroviseur. La jeune femme se souvient soudain de la lettre qui l’a conduite jusqu’ici. « Dans ce courrier, je disais que j’avais envie de construire ma vie. Et c’était vrai ! Cela faisait plusieurs mois que je zonais. Il fallait que ça s’arrête ! » En demandant le soutien de l’aide sociale à l’enfance (ASE), sans avoir connu de placement auparavant, elle a signé son premier contrat jeune majeur à l’âge de dix-neuf ans. Le document n’a pas tout bouleversé du jour au lendemain. « Le premier contrat durait trois mois. Il prévoyait un projet de formation très précis, se rappelle Marine. Finalement, ce n’est pas de ça dont j’avais besoin… Il fallait que je me trouve ». Résultat : après cinq mois d’introspection puis un travail sur son projet professionnel, elle commence cette année la formation qu’elle visait en 2006, mais cette fois « en sachant où aller et en se sentant rassurée ».

Indépendance d’esprit ou d’action ?

De l’autre côté du couloir, une éducatrice d’Acte 13 s’apprête à sortir. Après une réunion d’équipe, une série de coups de fil et deux entretiens avec des résidents (dont un en raison de sa fugue de la veille), Dominique Savary se rend chez Aurore Tapoduro (19 ans). Elle y fait une halte de quelques minutes, puis emmène la jeune femme à la cafétéria. « Le repas offre une ambiance conviviale. Le travail éducatif n’est plus le même », note la travailleuse sociale. En l’occurrence, c’est un peu ce que réclame Aurore, étudiante en BTS par alternance. « J’appelle régulièrement le foyer et passe une fois par semaine là-bas », confie-t-elle. Confrontée au monde de l’entreprise et ses conflits internes, elle profite du dîner pour solliciter des conseils.

Suivie par l’ASE depuis l’âge de 10 ans et demi et un CJM en poche, signé pour une durée d’un an, elle manifeste toutefois le besoin d’un soutien éducatif. « Je me sens prête à prendre mon indépendance, mais je sais que j’ai besoin de parler » révèle-t-elle. L’heure tourne. Le dessert dégusté, puis un café, il faut rentrer. Sur le retour, Aurore oublie un peu les soucis du quotidien. Son esprit vagabonde soudain. L’envie de voler de ses propres ailes revient. Elle y pense déjà depuis un moment. « À Acte 13, quand les jeunes sortent de nos studios, on continue à les accompagner quelque temps, indique Dominique Savary. Ils paient leur loyer avec leur propre salaire. Comme ça, ils voient qu’ils peuvent s’assumer par eux-mêmes. A la fin, on leur reverse la somme qu’ils auraient dû toucher pendant toute cette période. » La voiture arrive devant l’immeuble d’Aurore vers 21 heures.

L’éducatrice redémarre. Elle passe voir Tatiana [3], une adolescente de dix-sept ans qui habite également un studio loué par Acte 13. Sur place, tout est rangé. Le sol net. « Bonsoir, un café ? », lance l’adolescente en guise d’accueil. Elle connaît la vie en foyer depuis ses onze ans. Aujourd’hui elle cherche un employeur pour suivre son CAP en alternance. Elle pense aussi passer le code de la route et espère « rendre [sa] mère fière ». Elle ne sait pas encore comment elle atteindra ses objectifs, sans doute avec un CJM. Elle avance, en revanche, une certitude : « C’est moi qui devrai trouver la bouffe pour remplir mon assiette ».

Il est tard, bientôt 22h 30. Dominique Savary retourne maintenant à la MECS. Elle n’ira pas chez Damien et ne l’appellera pas non plus. Le garçon fêtera ses dix-huit ans sous peu. « C’est un fumiste. Il ne fait rien, commente la travailleuse sociale. L’éducateur de l’ASE a demandé au juge d’arrêter la prise en charge ». Pour lui, pas question d’envisager de contrat. A sa sortie, la rue ? « Peut-être qu’il faudra qu’il passe par là », s’interroge son éducatrice.


[1Acte 13 - L’Atrium - Bât. B - 4 avenue Marcel-Pagnol - 13090 Aix-en-Provence. Tél. 04 42 52 54 54

[2Dans les Bouches-du-Rhône, l’allocation jeune majeur, versée par le conseil général au titre des actions sociales extralégales et facultatives, s’élève à 580 €.

[3Pour préserver leur anonymat, les prénoms des deux mineurs ont été changés


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