N° 797 | du 18 mai 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 mai 2006

Tour d’horizon de l’action sociale aux Pays-Bas

Joël Plantet

Thème : Europe

Dans le cadre d’un voyage d’étude de huit jours, une promotion DSTS de l’IRTS-Paris est partie en Hollande voir comment l’intervention sociale se déclinait dans trois villes importantes, Rotterdam, Delft et Amsterdam. Même si tout n’est pas idyllique au pays des tulipes, les étudiants y ont aperçu un usager davantage au cœur du travail social qu’en France. Ils ont relevé des logiques et des mécanismes différents, d’autres partenariats et en ramènent des pistes de réflexion, d’ouverture.

Dès leur arrivée à Amsterdam, en octobre 2005, les quatorze voyageurs remarquent un autre traitement « des personnes vivant avec une différence » : musées accessibles aux personnes handicapées, fauteuils roulants mis à disposition du public, trottoirs et tramways abaissés, feux tricolores sonorisés, picots balisant les bordures de trottoirs, marches d’escaliers publics fluorescentes…

Dans plusieurs domaines — autisme, petite enfance, handicaps (mental, intellectuel, physique), prise en charge de la toxicomanie, de la prostitution, des personnes sans abri… —, le groupe (constamment scindé en sous-groupes, et partout cordialement accueilli) va pénétrer plusieurs structures et en rencontrer les professionnels.

Il va également découvrir l’Université des sciences sociales, ou International school for humanities and social sciences (ISHSS), accueillant des étrangers de toutes nationalités en thèse ou mastère. En quelques jours, ils vont pousser un maximum de portes. Certains domaines — touchant à l’insertion ou au pénal — resteront absents (malgré des tentatives de rendez-vous auprès de l’administration pénitentiaire) d’une démarche qui n’aurait évidemment su être exhaustive.

Rappelant qu’il s’agit d’un voyage de découverte des institutions sociales en Hollande, les participants au voyage restent prudents : « Les éléments de réflexion qui jalonnent notre écrit mériteraient d’être plus documentés avant, afin de produire une analyse détaillée et plus fine. Il n’a d’ailleurs pas vocation à généraliser le travail social tel qu’il est conçu aux Pays-Bas, mais a pour objectif d’ouvrir sur des pistes de réflexion par rapport au travail social tel qu’on le connaît en France ». Effectivement, même croisées rapidement, un certain nombre de différences, structurelles ou sociétales, sautent aux yeux.

L’autisme et le handicap, mental et physique

Visite d’une clinique du sud d’Amsterdam recevant des enfants présentant différentes problématiques, gérant entre autres un service spécifique pour petits autistes âgés de 18 mois à quatre ans. Contrairement à la France où le diagnostic ne se fait pas avant l’âge de trois ans et où rares sont les structures accueillant de très jeunes autistes, là-bas un enfant peut être suivi (souvent par un « orthopédagogue ») dès l’âge de 18 mois lorsqu’il y a présomption d’autisme, même si celui-ci n’est pas encore diagnostiqué.

Autre différence notable, les visiteurs ne trouvent nulle part trace de querelles — quasiment institutionnalisées chez nous — entre tenants de la psychanalyse et du comportementalisme. À Rotterdam, KDC Ellemare reçoit des enfants autistes entre 2 ans et demi et 12 ans. Malgré le fait que l’intervention se définisse ici par le « projet de l’enfant », les parents ne semblent pas particulièrement concernés par la marche de l’établissement, déposant les enfants et laissant faire les professionnels, qui ont indiqué avoir même parfois du mal à les rencontrer.

Toujours à Rotterdam, trois fondations se sont fédérées pour fonder Maaskring, important centre de santé mentale. C’est un ancien « client » (= patient) qui reçoit le groupe français. Dans un autre centre important au statut associatif, Mee (ce qui, en néerlandais, signifie « avec »), ce sont deux des… 150 assistantes sociales (définies aussi comme médiatrices) qui présentent aux visiteurs les différentes équipes : l’une est en charge du handicap physique, une autre assure suivi et orientation scolaires, une autre encore accompagne enfants et adultes déficients intellectuels, une dernière dépiste les déficiences des 0 – 6 ans. La structure dispose d’interprètes dans la langue des principales communautés implantées dans la cité (arabe, turque, portugaise).

Sa mission est en effet quadruple : orientation scolaire pour les enfants à partir de quatre ans (âge légal d’accès à l’école), suivi des prestations, mais aussi assistance juridique, veille et alerte sociale.
Côté handicap mental, un centre médico psychopédagogique (CMPP) accueille des jeunes jusqu’à vingt-deux ans relevant de troubles importants (schizophrénie, troubles de la personnalité, dépression, psychoses…) et nécessitant des psychothérapies (systémiques, psychanalytiques ou comportementalistes). En amont, un bilan conjoint avec le service social définit la problématique, « soit psychologique, soit exclusivement sociale ».

Les stagiaires DSTS visiteront également un atelier-galerie de peinture ouvert à des personnes trisomiques, IMC ou atteintes d’autres déficiences mentales. Les artistes permettent à l’association, dont ils sont salariés, de vendre leurs œuvres localement, voire internationalement (certaines étant estimées à plus de 10 000 euros !).

Un autre groupe ira visiter un centre d’activités de jour pour personnes avec handicap moteur, accueillant à la carte, entre deux et cinq jours par semaine, une bonne cinquantaine d’adultes IMC ou handicapés. Des activités ont lieu à l’intérieur du centre (menuiserie, par exemple), mais deux professionnels ont pour mission de trouver de courtes prestations travaillées à l’extérieur, pour ceux qui le peuvent. Les visiteurs sont frappés de la qualité de l’appareillage (écrans tactiles, fauteuil électrique ergonomique, plans de travail adaptés, etc.).

Personnes âgées et petite enfance

Retour à Amsterdam à la crèche privée Baboffel où des groupes de douze enfants, encadrés par deux éducatrices, évoluent dans un environnement se voulant proche de celui de l’habitat familial. À Rotterdam, la crèche Baloe est située dans une école où se côtoient plus de trente nationalités : dans ses « classes » (les groupes sont organisés de deux à quatre ans et de quatre à six ans), le travail collectif et créatif est valorisé. « Nous constatons que les enfants sont très organisés et construisent leur activité sous le regard de l’enseignante », notent les invités.

Premier pays d’Europe à avoir encouragé et organisé la démarche, les Pays-Bas ont favorisé le travail à temps partiel de bon nombre de pères et de mères. Si la gestion des plannings d’accueil des enfants s’en trouve quelque peu complexifiée, les établissements répondent mieux aux besoins des parents et accueillent un plus grand nombre d’enfants. Faisant le constat dans ses visites que plus d’une trentaine d’ethnies étaient accueillies dans les crèches, le groupe a senti « une réelle volonté de transmission de valeurs partagées ».

Et à l’autre extrémité de la vie ? À Delft, le centre multifonctionnel Pieter van Foreest gère une résidence pour personnes âgées, une unité de soins palliatifs, des activités occupationnelles, une unité d’observation et un centre de rééducation fonctionnelle. Le coût de la prise en charge est supporté in extenso par une assurance obligatoire privée dénommée AWBZ, aucun frais ne restant à la charge des familles (toutefois, une prochaine loi de décentralisation devrait transférer cette compétence aux communes). Travail thérapeutique (auquel sont associées les familles), soins de nursing, accompagnement divers et suivi médical y sont dispensés par une équipe interdisciplinaire.

Prostitution, toxicomanie, prise en charge des sans-abri

Le fameux « quartier rouge » d’Amsterdam rappelle aux visiteurs étrangers que la prostitution est légalisée en Hollande, et ce depuis bientôt cent ans. D’ailleurs, huit autres quartiers analogues existent aux Pays-Bas. Et les revenus des prostitué(e)s sont taxés par l’État à hauteur de… 19 %.
Fonctionnant avec des fonds privés, le Prostitution information centre (PIC) milite « pour la reconnaissance de la prostitution comme une activité à part entière, semblable à toutes les autres ».

Le PIC délivre une éventuelle aide juridique (par exemple en cas d’agression) aux « travailleurs du sexe », mais aussi des informations nécessaires au démarrage de l’« activité », à la compréhension du cadre législatif… tout en assurant la vente d’objets érotiques (le groupe y a utilement repéré, par exemple, des strings ou des soutiens-gorge en sucreries…). Mais au final, « une boutique ouverte au plus grand nombre : travailleurs du sexe, clients, travailleurs sociaux, étudiants, touristes… », remarquent les visiteurs. Toutefois et « en dépit des apparences et de la légalisation, le regard de la société néerlandaise sur cette activité reste très circonspect et le PIC a encore beaucoup de batailles à mener pour atteindre ses objectifs », observent encore les stagiaires DSTS.

À Amsterdam (qui n’aurait qu’entre 200 et 300 sans abri à protéger), le centre d’hébergement social Volksbond s’adresse aux enfants des rues comme aux personnes sans abri, incluant celles qui présentent des pathologies psychiatriques, mais aussi les demandeurs d’asile. Possibilités d’hébergement pendant trois ans, démarche participative (sur les choix de la décoration intérieure, par exemple), d’appartements éclatés en ville (difficiles toutefois à trouver à Amsterdam) et… travail en coopération confiante avec la police sont les points particulièrement mis en avant dans cette étape. De même, l’accueil social de la puissante Armée du salut propose son accompagnement social, permanent ou ponctuel, et des aides financières.

À Rotterdam — où le taux de chômage dépasse les 14 % —, un centre de services sociaux, le CVD, arbore cette devise : « Nous aidons le public de la même manière que nous souhaiterions être aidés nous-mêmes » ; un système local de prévention et de « traitement social contrôlé » est fondé sur la coopération des divers intervenants des 22 quartiers qui forment la ville : services sociaux, habitants, services judiciaires, police… Peter Zuidam, directeur du centre, explique à ses visiteurs que « l’action de la police néerlandaise est dans un premier temps davantage tournée vers la négociation que vers la répression et qu’ainsi cette coopération fonctionne de manière presque « naturelle ». Dans un des lieux d’accueil du CVD, le centre De Hille, un travail de communication a été mené en profondeur pendant deux ans afin de favoriser l’intégration de la structure par les habitants.

En outre, le même lieu dispose d’un outil étonnant, peu orthodoxe, une salle de consommation de drogues dures, ouverte depuis six ans. Deux pièces de dix m2, sous vidéosurveillance (mais sans enregistrement) accueillent chacune quatre personnes pour un usage (très) contrôlé de substances. On y vient « chasser le dragon » — fumer de l’héroïne chauffée sur une feuille d’aluminium —, ce qui serait totalement illégal en France. Il s’agit là d’une autorisation tout à fait exceptionnelle, la législation sur les drogues restant tout à fait rigoureuse. Cinq lieux de ce type sont d’ailleurs répertoriés à Rotterdam, et il en existe dans toutes les grandes villes. De même, le centre échange environ 30 000 seringues par an.

D’autres logiques

Les visiteurs ont été intéressés ou interpellés par un certain nombre d’éléments comme le diagnostic vertical ascendant dont l’origine est un besoin repéré par des professionnels de terrain (par exemple telle question sur la mobilité des personnes handicapées à tel endroit). Ceux-ci émettront directement leurs préconisations dans un rapport qui sera plus tard remis au gouvernement. Si le groupe n’a « pas pu connaître le pourcentage de préconisations suivies d’effet », le principe, radicalement inversé par rapport à ce qui se passe en France, mérite d’être souligné. Dans l’Hexagone, « les avancées sociales, quand elles émanent du terrain, sont souvent issues de revendications de la part de collectifs, d’associations et de mobilisations syndicales », comparent les voyageurs.

Comme en Belgique ou en Allemagne, l’intervention sociale se place sous le signe de la subsidiarité, principe de répartition des tâches sociales entre l’État et la société civile, pour exercer une fonction supplétive, « subsidiaire » à l’égard des individus qui en ont le plus besoin, tout en se gardant de faire à leur place. Par ailleurs, les pratiques professionnelles sont empreintes de prudence face aux risques d’atteinte à la vie privée et au principe de tolérance. Une approche, dite « confidentielle » est même née de cette attitude (des « médecins confidents » exercent ainsi au CMPP).
La prévention, surtout en matière de santé, semble particulièrement efficiente : les personnels médicaux et paramédicaux des centres de consultation pour enfants et parents (consultatie bureau voor ouder en kindzorg) sont largement utilisés par la population, pendant les quatre premières années de l’enfant. La médecine scolaire est également bien installée dans les établissements secondaires.

Par ailleurs, l’accompagnement « step by step », « pas à pas » ou « étape par étape » a intéressé les voyageurs. Chaque personne semble bénéficier du temps nécessaire pour l’accompagnement lui permettant d’améliorer sa situation sociale personnelle. « Ce principe nous a semblé intéressant dans la mesure où il tient compte des capacités individuelles des personnes et ne vise pas d’emblée — comme souvent cela se pratique en France — à fixer comme seul et unique objectif l’autonomie des personnes ».
Bref, une complémentarité souvent opérante entre des partenaires de secteurs différents, une pratique de la concertation avec les habitants des quartiers, une « culture et des choix politiques encourageant à veiller les uns sur les autres »… À deux pas et demi de chez nous.

Remerciements à Adélaïde Mbele, Christine Perrine, Jean-Marie Bernard, Véronique Delgado, Michel Forteaux, Arnaud Graille, Muriel Hilaire, Julien Llorente, Nathalie Roy, Véronique Mamba, Naffi Toure, Catherine Treese, Mamoudou Watt et Saïd Zerra.