N° 775 | du 24 novembre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 24 novembre 2005

Torturés, exilés, comment sont-ils accompagnés en France ?

Mireille Roques

Thème : Immigration

Ils ont connu ce que l’imagination ne peut se représenter. Ils en gardent les traces physiques et psychiques et ne pourront jamais plus être « comme avant ». Ils ont dû fuir leur pays, laisser leurs familles et leurs morts. Là où ils pensaient trouver la compassion et l’aide, ils ont trouvé la méfiance ou la curiosité.

Eux, hommes torturés, femmes violées qui ont connu la violence extrême, n’ont souvent personne à qui parler de leur souffrance et souvent, d’ailleurs, ils ne le pourraient pas. Pourtant, quelques thérapeutes, au sein d’associations exemplaires, tentent de les aider à réapprendre à vivre. Le centre Primo Levi - qui a fêté cette année son dixième anniversaire et reçu le prix des droits de l’homme de la République française - est de ceux-là

Le 26 juin a été déclaré par les Nations Unies Journée internationale pour le soutien aux victimes de la torture et le moins que l’on puisse dire est que cette journée n’est guère médiatisée. Elle constitue toutefois une avancée qui, après l’adoption de la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants — adoptée en 1984 – devrait permettre de sensibiliser un peu plus l’opinion publique sur le vécu de millions de gens et développer les aides à leur égard. On sait ce qu’il en est de la protection que la France offre – avec méfiance et parcimonie — à ceux qui viennent la solliciter. On sait combien gouvernants - et souvent gouvernés - sont prompts à dénoncer ces clandestins qui menacent notre identité nationale et notre pouvoir d’achat… On ne veut guère savoir, par contre, ce que la plupart d’entre eux ont enduré dans leurs pays d’origine, livrés à la loi du plus fort. Le voile pudiquement jeté sur les exactions commises et — nommons les choses — sur les actes de torture, permet sans doute de ne pas embarrasser nos consciences, abandonnant à quelques « spécialistes » le soin de s’occuper de ces victimes si dérangeantes.

Il revient donc essentiellement aux associations de proposer des soins, tant physiques que psychologiques, susceptibles d’atténuer leurs souffrances. Le Comède, Primo Levi, Avre, Parcours d’exil… sont en première ligne, sollicités bien au-delà de leurs capacités. S’ils offrent aux exilés un lieu thérapeutique, ils constituent aussi un observatoire privilégié sur les évolutions et les effets de l’exil. Cette double vocation a été présente tout au long du colloque organisé en juin par le centre Primo Levi [1] qui, sous le titre : Errances et solitudes, a célébré ses 10 années d’existence.

Sibel Agrali, la directrice, rappela que, à l’ouverture du centre, 40 % des personnes qui se présentaient en consultation possédaient le statut de réfugié ; elles ne sont plus que 7 % aujourd’hui. Or, le fait d’être dans la situation précaire de demande d’asile constitue un frein à la démarche thérapeutique ; en effet, si être reçu au centre constitue symboliquement la reconnaissance de la situation de victime, seule la reconnaissance officialisée par le statut de réfugié permet de sortir de l’errance : « N’est ce pas une forme de violence, interroge-t-elle, que maintenir dans l’errance ceux qui n’ont eu d’autre choix que fuir ? ». D’où la volonté, pour les professionnels du centre, d’associer la démarche politique à la démarche thérapeutique (lire article).

La torture désorganise l’individu

Le corps est souvent le premier atteint, même si les tortures mentales se révèlent les plus difficiles à soigner. Le psychanalyste Sandor Ferenczi décrit comment peut se constituer le clivage : « Au cours d’une torture psychique ou corporelle, on puise la force de supporter la souffrance dans l’espoir que tôt ou tard cela va changer. On maintient donc l’unité de la personnalité. Mais si la quantité et la nature de la souffrance dépassent la force d’intégration de la personne, alors on se rend, on cesse de supporter, cela ne vaut plus la peine de rassembler ces choses douloureuses en une unité, on se fragmente en morceaux. Je ne souffre plus, je cesse même d’exister, tout au moins comme Moi global. Les fragments isolés peuvent souffrir, chacun pour soi » [2]. Ce corps blessé, Claude Bietry, kinésithérapeute, le décrit en souffrance, replié, « réduit » et, pourtant, en état de tension (lire l’interview).

L’approche du thérapeute doit se faire tout en précaution, une attitude, un geste pouvant réveiller l’atrocité d’un souvenir. La relaxation — voire la régression — va permettre de « rassembler ce corps déserté, redonner une respiration harmonieuse ; redonner confiance à un corps qui ne sait plus faire le tri des messages extérieurs. » Pour certains, toutefois, « l’approche de certaines souffrances est trop difficile. Le corps fuit (…) Reprendre contact avec son corps, avec ses sensations, accepter de lâcher certaines résistances peut être difficile. Les patients ne disent pas non, c’est leur corps qui dit d’arrêter ». Mais, au-delà de la souffrance qu’elle inflige, la torture a pour mission de désorganiser l’individu, de lui faire perdre le sens de sa valeur, de le rendre prisonnier de lui-même et également suspect aux yeux de ses proches, voire objet de mépris ou de dégoût. La dépression, l’anxiété, les cauchemars sont les manifestations le plus souvent rencontrées chez les victimes. La honte laissée par les exactions commises à leur encontre les empêche la plupart du temps de se confier à leur entourage.

En outre, l’inactivité forcée dans laquelle les exilés se trouvent durant le temps de leur demande d’asile – et souvent au-delà — et leurs conditions de vie précaires les mettent dans une situation humiliante qui réactive ce qu’ils ont connu. Fabrice Giraux, médecin à Primo Levi sait ce que de telles conditions peuvent avoir comme effet destructeur : « Si l’on m’obligeait à vivre durant un an ou deux, dans les conditions sociales désastreuses que connaissent nos patients, je n’en reviendrais certainement pas : j’aurais été trop longtemps entretenu dans la dépression, dans l’incapacité d’exister socialement. C’est une revendication absolue de leur permettre d’avoir une existence sociale. »

Que peut donc le thérapeute pour des personnes qui, dans leur pays, ont vécu l’impensable, ont été blessées dans leur chair et leur âme, ont vu torturer – et parfois mourir — leurs proches, ou peut être pire, ignorent ce qu’il est advenu d’eux ; des personnes qui ont dû fuir, laisser leur famille dans la misère et le danger et qui, arrivées dans le pays dont elles réclament la protection, doivent attendre des mois et des années, à peine tolérées, objet de méfiance. « Bien souvent, constatent Pierre Duterte et Sokhna Fall, de l’association Parcours, nos patients nous paraissent pris dans une nasse : à cette peur d’éprouver à nouveau la terreur, la souffrance, le dégoût… s’ajoute le doute sur leur crédibilité. Ils se taisent de peur de ne pas être crus ; piégés qu’ils sont par la stratégie du bourreau dont “l’inimaginable” violence plus encore que les menaces, cadenasse les lèvres de la victime sur ce qui est devenu “l’indicible” ».

À ce mutisme, à ce « quoi raconter… ? », les interlocuteurs mal avisés répondent qu’il faut faire émerger le récit du traumatisme pour pouvoir soigner le traumatisme. Or, pour justifier sa demande de protection puis sa demande d’hébergement, sa demande d’aide financière… l’exilé doit raconter, raconter encore, mettre sur la table les faits susceptibles de convaincre ses interlocuteurs. Raconter cet indicible. Or, moins que les faits, c’est la façon dont ils ont été vécus qui compte et les thérapeutes de Primo Levi le savent bien : « Ce qui est important, explique Diane Kolnikoff, psychologue psychanalyste, c’est la façon dont cela atteint la personne, ce qu’elle a ressenti dans ces moments-là, quels mots elle peut mettre sur ses sentiments et son vécu. » Janine Dardare, assistante sociojuridique, sait combien il faut de précaution pour toucher à l’histoire, voire simplement à l’état civil. Les travailleurs sociaux sont trop souvent en demande de récit, par intérêt, compassion, mais aussi pour satisfaire une curiosité parfois suspecte. Il faut accepter de ne pas tout savoir, laisser la personne choisir ce qu’elle veut et ne veut pas dire, changer les mots quand ils sont trop douloureux.

Par ailleurs, l’écoutant, surtout s’il n’est pas thérapeute, doit lui aussi se protéger d’un récit qui risque de laisser des traces durables. Deux travailleurs sociaux suisses, Christian Deguilhen et Christine Jan di Chêne Haddara, ont travaillé sur ce sujet, s’interrogeant sur « les effets induits par ces événements et leurs descriptions sur l’équilibre psychique, la pratique et la vie privée du travailleur social : ne risque-t-il pas d’être victime d’un état de stress post-traumatique secondaire et comment peut-il évacuer la lourdeur de certains témoignages ? ». Une de leurs réponses est que l’institution doit apporter un appui à son personnel confronté à cette écoute et mettre en place des groupes de paroles, des formations spécifiques, une supervision… Ce n’est, hélas, pas souvent le cas et la plupart des intervenants sociaux travaillant auprès des exilés sont livrés à eux-mêmes, seuls avec ces histoires que l’on dépose sur leurs bureaux et que « nous emportons chez nous, (qui) s’impriment dans nos mémoires, peuplent parfois nos rêves et s’immiscent dans nos conversations. »

Il n’y a pas de règle au centre Primo Levi quant à la « bonne » façon de procéder : c’est aux soignants de s’adapter. La première consultation est déterminante car elle permet de comprendre quelle est la demande du patient. Si la souffrance est essentiellement psychique – dépression, anxiété, cauchemars – un suivi psychothérapeutique se met en place, très régulier, avec souvent un traitement médicamenteux. Mais la souffrance physique peut prendre toute la place et masquer une dépression sévère. Asthénie, aboulie, insomnie, douleurs multiples nécessitent un traitement mais ne peuvent disparaître sans que leur cause soit traitée. Après le traumatisme, les manifestations s’installent en symptômes et chacun expose ses douleurs comme il le peut. Les douleurs du corps sont les plus « faciles » à montrer, celles supposées plus « légitimes » ; ce sera au thérapeute d’instaurer avec le patient une relation suffisamment confiante pour que la souffrance enfouie parvienne à s’exprimer.

Pour autant, il ne s’agit pas d’inscrire cette démarche dans une victimisation qui ligoterait la personne et lui interdirait d’aller mieux, au risque de ne plus exister : « C’est une position difficile, remarque Helena D’Elia, également thérapeute à Primo Levi, car il ne s’agit pas de s’apitoyer et de laisser la victime à cette place-là. Quand nous accueillons les personnes, dans le cadre du mandat de l’association, nous reconnaissons par là qu’elles sont victimes. Mais tout l’enjeu de notre prise en charge est de les faire sortir de là, de sorte que leur vie ne s’arrête pas à cet état de souffrance, qu’elles puissent trouver en elles les ressources pour aller de l’avant, se libérer de là. »

Terrible est la souffrance de celui qui a connu la torture et l’exil. À l’horreur dont il a été victime, à la peur désormais inscrite dans sa chair et son âme, à la culpabilité d’être vivant quand tant des siens sont morts, à la honte d’avoir fui quand les autres sont restés, se greffent la méfiance et souvent le rejet du pays dont il attendait la protection. Seul un soutien thérapeutique peut aider à ce que son corps dépossédé reprenne vie et à ce que de victime il redevienne un humain. Un’uomo, aurait dit Primo Levi.


[1Association Primo Levi - 107, avenue Parmentier - 75011 Paris. Tél. : 01 43 14 88 50

[2In Psychanalyse IV – Science de l’homme, éd. Payot


Dans le même numéro

Dossiers

Le massage redonne confiance aux corps torturés

Kinésithérapeute au centre Primo Lévi, Claude Bietry pratique la méthode Mézières. En considérant la personne dans sa globalité, cette méthode permet bien souvent de dénouer des blocages

Lire la suite…

L’activité du centre Primo Levi

En 10 ans, des évolutions se sont manifestées quant aux caractéristiques des patients pris en charge par le centre Primo Levi. Les nationalités - 81 au total - ont évolué de façon significative, avec une baisse des Kurdes de Turquie – toujours (...)