N° 826 | du 1er février 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er février 2007

Témoignages de détenues

Nathalie Bougeard

Leurs familles ne les ont pas laissé tomber. Fortes de cette chance, les condamnées à de longues peines attendent leur UVF avec une grande impatience et les préparent avec soin. Grâce à ces moments d’intimité avec leurs proches, la plupart d’entre elles retrouvent un nouveau souffle

Lorsqu’en septembre dernier, le Garde des Sceaux, Pascal Clément est venu visiter le centre pénitentiaire rennais, Isabelle, une grande jeune femme brune, le lui a dit sans détour : « Les UVF changent beaucoup de choses. Aux UVF, on a la possibilité de vivre. On se sent utile. D’habitude, on est en position de solliciter. Pas là. C’est nous qui prenons soin de notre famille et c’est rare ». Incarcérée lorsque sa fille avait seulement quelques mois, Isabelle a eu la joie de l’entendre l’appeler « maman » au cours d’une UVF. « Le rendez-vous est trimestriel. À chaque fois que je sors d’UVF, je pense à la prochaine. Cette progression dans la durée est importante, j’ai l’impression que ça va me permettre de créer ma place dans la famille. C’est le début de quelque chose qui se poursuivra », ajoute-t-elle, confiante.

Titulaire d’une licence de russe et actuellement en préparation d’un BTS Assistante de gestion, Isabelle détient incontestablement quelques atouts pour tenir le choc en prison et préparer un retour réussi à la vie libre. D’autres ont moins de chance et pourtant, les UVF jouent un rôle clé dans leur détention. Ainsi, cette détenue psychotique, hospitalisée très souvent en psychiatrie et dont les difficultés sont énormes. Condamnée à vingt-cinq ans de réclusion avec une peine de sûreté qui va jusqu’en 2018, cette femme voit son enfant, accompagné de ses grands-parents. Six petites heures. Mais six petites heures extrêmement importantes. « On a vu la détenue chanter et jouer avec sa fille », témoigne une surveillante. Et à l’approche de Noël, cette maman s’inquiète du cadeau qu’elle offrira à son enfant. Selon la psychologue de l’établissement, « cette relation mère-fille, portée par les grands-parents, permet à l’enfant de ne pas diaboliser sa mère ». Pour autant, sa demande d’une UVF de vingt-quatre heures, formulée depuis six mois, ne sera pas exaucée. Du moins pas tout de suite. « En lien avec le SMPR (service médico-psychologique régional), cela pourrait être travaillé », conseille Catherine Mercier.

À l’opposé, Laure pourrait être ce qu’on appelle communément une « battante ». Condamnée à vingt-cinq ans d’emprisonnement, elle entend parler des UVF alors que celles-ci n’existent pas encore. Incarcérée à Fleury-Mérogis, elle demande un transfert dans la capitale bretonne et ce, malgré sa famille qui vit en région parisienne. « Avec seulement le parloir, autant partir directement. Je ne voyais pas l’utilité de vivre si je n’avais pas ma famille », raconte-t-elle.

Sa première UVF a eu lieu en septembre 2003 et depuis, elle retrouve les siens chaque trimestre. Comme le travail ou la formation qu’elle a auparavant suivi, les UVF constituent une motivation, un lien tangible avec le monde extérieur. « Quand j’ai du mal à manger, la perspective de l’UVF me donne du courage : il ne faut pas que je sois trop maigre pour les recevoir », lâche-t-elle. Mariés depuis vingt-huit ans, elle et son mari ont reconstruit un nouveau dialogue mais leur priorité est la vie familiale. « Lorsqu’une de mes filles a envie de dormir avec moi, mon mari prend un des lits de la chambre des enfants », souligne-t-elle. Et d’ajouter : « Ce qui prime, c’est de faire les choses que nous ferions à la maison : mon mari cuisine, mes filles mettent la table et moi, avant qu’ils n’arrivent, je prépare l’appartement. Effectuer ces actes simples avec eux me fait beaucoup de bien ». Pour l’instant, Laure n’a jamais sollicité une UVF de soixante-douze heures, possible une fois par an. « Ici, c’est une prison. Je ne veux pas imposer ça à mes proches. Eux, à l’extérieur, ils souffrent plus que moi. La priorité, c’est leurs vacances », explique-t-elle.

Difficile retour en cellule

Pour sa part, Danièle a mis plus de temps à se décider : « J’ai fait la demande à reculons. Ma mère se tenait régulièrement au courant de ce projet d’UVF, elle est très positive et n’attendait que cela ». Finalement, après plusieurs mois d’hésitation, la première UVF a eu lieu en septembre 2004. « J’étais incarcérée depuis neuf ans. J’ai pensé que c’était une opportunité et en prison, les opportunités sont rares. Mais au fond de moi, je n’avais pas tellement envie car j’avais très peur, c’était l’inconnu. J’avais peur que la prison ait tout cassé », se souvient-elle. De fait, Danièle a connu son ami en prison et après de nombreux parloirs, ils allaient enfin passer un moment ensemble. Aujourd’hui, chaque trimestre, son ami et ses parents viennent passer deux jours. « Les UVF me permettent de voir vieillir mes parents, de passer du temps avec eux. C’est très important », conclut-elle.

Certes, le retour en cellule est difficile. Pour beaucoup, le signal du départ sonne lorsqu’une heure avant, il faut commencer à nettoyer l’appartement. « Les sorties d’UVF ne sont jamais simples. Je reste dans l’appartement avec les surveillantes pour la fouille et l’inventaire ; je ne veux pas craquer mais c’est dur. Heureusement, les surveillantes sont là. Si parfois après une UVF, nous parvenons à remonter avec le sourire, c’est grâce au personnel », tient à dire Karine. Son point de vue n’est pas isolé : les cinq détenues rencontrées pour réaliser cette enquête ont toutes insisté sur l’importance du travail des surveillantes, de leur disponibilité et de leur humanité.


Dans le même numéro

Dossiers

« La mission fondamentale du personnel, c’est l’observation, pas la surveillance »

Nommée au centre de détention en mars 2004, Alexandra Nicolay, directrice adjointe de la prison des femmes de Rennes détaille sans langue de bois les effets de la mise en place des unités de vie familiale

Lire la suite…

Témoignages des surveillantes, Brigitte Marchand et Hélène Fournier

La mise en place d’un service spécifiquement dédié aux unités de vie familiale a contribué à modifier la fonction mais aussi le travail concret des surveillantes

Lire la suite…

L’expérience des unités de vie familiale à la prison des femmes de Rennes

Pour permettre aux détenues condamnées à de longues peines de recevoir leur famille ou leurs proches, le ministère de la Justice a ouvert en septembre 2003 trois appartements sur le site de la prison des femmes de Rennes. Alors que le Garde des Sceaux a récemment annoncé la généralisation de ce dispositif à l’ensemble des autres centres pénitentiaires, ce dossier constitue l’occasion de découvrir leurs fonctionnements et de dresser un premier bilan

Lire la suite…