N° 717 | du 15 juillet 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 juillet 2004

Témoignage sur un syndrome subjectif post-traumatique

Marie-Pierre Tixier, éducatrice spécialisée

Thème : Risque professionnel

« J’écris pour dire que je ne pourrais oublier et que je me sens le devoir d’oser présenter cet écrit à la publication afin d’apporter ma contribution aux réflexions en cours sur l’évolution du travail social »

Syndrome subjectif post-traumatique : mon vocabulaire d’éducatrice spécialisée ignorait tout de cette terminologie. De même, ma pratique de huit années auprès d’adultes handicapés mentaux ne s’était jamais trouvée confrontée à une telle affection. Et pourtant cela m’est arrivé. Ce fut comme si toute la force de l’océan s’abattait soudainement sur moi, me pulvérisait puis m’entraînait, totalement dissoute en moi-même. Nous étions un après-midi de juillet.

Dans notre métier, nous parlons peu de nos échecs professionnels ; cela, peut-être parce que notre mission est d’être tout entier tournés vers la santé physique et psychique d’êtres fragilisés, d’usagers, de résidants et que l’attention que nous nous devons de porter à autrui autorise peu à faire état de nos propres chocs émotionnels.

Aujourd’hui, encore sous l’emprise du traumatisme, j’écris pour dire, pour raconter l’épreuve déstructurante que j’ai vécue suite à ce que l’on appelle communément un « accident ». Écrire pour donner forme à ce fracas, certes, mais aussi écrire pour dire que « cela » peut arriver à tout le monde. Écrire, avec des mots que je cherche parfois encore…

La sortie au musée devait venir ponctuer la fin des ateliers, ces temps collectifs d’animation qui, au sein du foyer de vie, organisent le contenu des journées. Il devait s’agir d’un moment de détente, de découverte, d’un après midi de pause dans une vie institutionnelle à mes yeux parfois un peu « enfermante ».

Après la visite de l’expo, on devait aller boire un verre à la terrasse d’un café, histoire de se poser tous ensemble, de prendre le temps de ne rien faire d’autre que de se rafraîchir comme le font les gens ordinaires lors des fortes chaleurs d’été. L’intention était de passer un bon moment, tout simplement. Puis on devait regagner le foyer, enrichis de quelques connaissances et en principe heureux de cette escapade hors des sentiers habituels. Tout cela « devait » effectivement se dérouler ainsi. Et ma mission était d’accompagner le petit groupe de résidants dans ce moment de partage, de « vivre avec » comme on dit ; un moment de relation que j’affectionne particulièrement.

Accompagner, c’est cheminer côte à côte dans la proximité et la durée. Mais nos chemins à nous se sont soudainement séparés. Défaut de surveillance de ma part et toi, Clémence, tu as basculé à mon insu par une fenêtre ouverte, dans une chute de onze mètres de haut.

On s’est aperçu très rapidement de ta disparition. Toutefois, personne n’a imaginé ce qui venait de t’arriver. Je suis partie à ta recherche. J’ai descendu les deux étages du musée pensant te retrouver à la boutique, là où tu avais émis le désir de t’acheter un souvenir. Tu n’y étais pas. J’ai continué à arpenter les couloirs, à fouiller du regard les moindres recoins des autres pièces. Personne. Mon inquiétude grandissait : mais où es-tu donc ?
- « Clémence, mais elle est allée aux WC ! », dit une résidante d’un ton enjoué.

Je me frappe le front avec la paume de ma main : suis-je donc bête, comment n’y ai-je pas pensé ! Un début d’apaisement monte en moi. Je cours aux toilettes ; un WC est effectivement fermé à clef.
- « Clémence ? » dis-je soulagée en frappant à la porte.
- « Ah ! non, ce n’est pas Clémence » répond une voix qui m’est inconnue.
Ma vue se trouble, la peur m’envahit ; je ressens un état brutal de grande fatigue. Je devine qu’il se passe quelque chose de grave. Je m’efforce de poursuivre ; j’interpelle le gardien du musée, les visiteurs. Soudain la réponse se fait entendre :
- « Elle est là-bas, dehors, par terre ! »

Glacée d’horreur, je me précipite à tes côtés : tu gis au pied d’une fenêtre, étendue sur le dos, les yeux ouverts bien encadrés par tes lunettes intactes. Tu prononceras une seule phrase : « c’est qui, qui m’a poussée ? »

Aucune plainte, aucune manifestation de douleur ne sort de ta bouche. Pourtant ton corps est de toute évidence sérieusement blessé. Tu sembles t’assoupir. J’imagine le pire, la paralysie certainement, l’éclatement interne d’organes peut-être aussi, de nombreuses fractures inévitablement… La fenêtre est au-dessus de nous, très haute, si haute.

C’est alors l’attente des secours, toujours interminable dans ces moments-là. Pompiers, médecins du SAMU te prennent en main, apparaissent et disparaissent tels des fantômes, se parlent le visage grave, téléphonent… Bref, s’affairent. Et moi, je suis là, debout sur le trottoir, seule, démunie, dans l’attente, convaincue que tu vas mourir. Je pleure, j’ai froid, j’ai mal à la tête, je me sens dépouillée de tout ce qui me constitue. Je reprends pieds lorsqu’un médecin me demande quel est ton poids, quel est ton traitement médical habituel. Allez, je dois impérativement refaire surface ; retour brutal à la réalité présente, il faut que je donne les informations nécessaires, il faut que je contacte le foyer. Il faut que je tienne, Clémence en a besoin.

Il en va ainsi pendant plusieurs heures, dans une alternance de total effondrement de moi-même en tant que responsable d’un terrible accident et d’absolue nécessité de me ressaisir en tant que professionnelle ayant à fournir des renseignements.

Les soins prodigués à Clémence font qu’elle est désormais transportable et conduite, avec de multiples précautions, au service des urgences. Passagère d’une seconde ambulance, je crois que je me suis alors endormie. Arrivée à l’hôpital, je tiens à rester présente dans l’attente des résultats des examens médicaux. Le temps s’écoule lentement.

Mais un peu plus tard l’infirmière de l’institution viendra prendre le relais. Je devrais alors retourner au foyer. Je ne saurais donc rien ce soir-là des premières investigations.

Au terme de quelques jours, l’équipe médicale du service de soins intensifs nous informe que la vie de Clémence n’est plus en danger et que sa santé se rétablira lentement, a priori sans séquelles invalidantes.

Cette chute fut le point de départ de mon effondrement. Je souhaitais, à travers cette sortie, ouvrir les résidants à la vie et Clémence avait failli la perdre. Et paradoxalement, pendant que sa santé à elle s’améliorait, la mienne se détériorait : ma tête, mon corps restaient tout entiers dans l’événement vécu. « Allez, remets-toi, Clémence est vivante, elle va se rétablir ! » J’entends encore ces paroles prononcées plusieurs fois par les proches, dans l’intention de m’apporter de l’apaisement. « Oui peut-être, mais pour moi c’est comme si elle était morte. »

Un « comme si » qui traduit la perte totale de repères, de références, qui commence à me gagner. Un « comme si » qui reste incompréhensible à autrui puisque la réalité est que Clémence n’est pas décédée. Lui rendre visite à deux reprises sur son lit d’hôpital me permet de voir, de vérifier cette vérité. Mais malgré cela je sens que je me défais et que je ne peux rien contre cela ; le doute est tout en moi. Le poids de la culpabilité m’oppresse et avec lui une question m’obsède : comment es-tu tombée, toi Clémence, quarante huit ans, reconnue de bonne autonomie, valide, alerte, sérieuse, raisonnable ?

Essayer de tenir en tentant de comprendre : tu penses avoir été poussée. Aussi je m’efforce de me remémorer les instants précédant ta disparition. Effectivement, il y a bien un résidant que je ne situe pas dans mon entourage ; tiens, c’est précisément celui que je ne souhaitais pas emmener à cette sortie car son côté incontrôlable me met parfois en difficulté… Une sorte de pressentiment que je n’ai peut-être pas su écouter. Ce résidant était-il à tes côtés lorsque tu regardais à l’extérieur ? Je sais que lui, il passe souvent par la fenêtre de sa chambre lorsqu’il veut quitter le foyer (mais celle-ci est située à moins d’un mètre du sol). A-t-il voulu t’aider à franchir la balustrade, sans avoir eu conscience de la hauteur du bâtiment ? À moins que ta curiosité ait été telle que tu te sois penchée à l’excès, au point de basculer, entraînée par ton poids ?

Ou encore, ton passé de quatorze années en établissement psychiatrique ne peut-il pas venir étayer l’idée d’une possible forme d’attirance par le vide ou celle d’une éventuelle tentative de suicide ? Nous te connaissons finalement peu, ta venue au foyer ne date que de 9 mois.

« C’est qui, qui m’a poussée ? » « Qui ? » ou « Quoi ? » Saurons-nous un jour ? Peut-être même faudra-t-il accepter de ne jamais savoir…

Écrire, pour oser dire que la professionnelle que je suis, malgré un parcours dans le métier à la fois riche et diversifié, sombre alors dans une crise identitaire profonde. Mon corps somatise : contractures douloureuses, « étau » qui enserre les côtes du matin au soir, crises d’angoisse, insomnies, pertes d’équilibre, maux de tête qui se posent en obstacle à la pensée. Je vis l’éclatement intérieur, une déconstruction totale d’identité qui bouleverse tout. C’est le vide absolu de ce que la vie a construit en moi, une épreuve sans équivalent. Écrire, pour dire que cette atteinte pathologique qui porte le terme médical de « Syndrome subjectif post-traumatique » n’affecte pas que les employés d’agences bancaires victimes de hold-up ; « cela » peut arriver à tout le monde.

Écrire, pour dire que la portée traumatique de cet « échec » sévère du travail survenu dans le contexte de la pratique quotidienne a amené le médecin que j’ai consulté à rédiger une déclaration d’accident du travail. La Caisse primaire d’assurance maladie a ensuite reconnu, au regard des éléments transmis, le caractère professionnel de l’affection. L’introduction de la dimension du travail prend là toute son importance. Elle conduit à ne pas renvoyer la souffrance à des fragilités fonctionnelles personnelles ou à une problématique individuelle, et de ce fait encourage la réflexion autour de l’exercice même du métier ; d’autre part, elle invite à rechercher de l’aide auprès de la médecine du travail.

Il est en effet insoutenable de se mesurer à un tel effondrement, seul, en « prenant » exclusivement sur soi. Il faut pouvoir « prendre ailleurs », trouver un lieu bienveillant et contenant pour accueillir les tensions extrêmes ; simplement accueillir, sans demander d’agir.

Cette terre d’accueil accessible à la naufragée que j’étais, je l’ai effectivement trouvée dans la présence et la pratique du médecin du travail : prêt à écouter inlassablement, à partager, à rassurer toujours, à me soutenir dans ma soif de recevoir des soins corporels (je dirais même charnels) afin de rétablir en moi des perceptions agréables ; prendre en compte mes ressentis, ne pas imposer d’actions qui font peur, me permettre de me reprendre au rythme qui convient, accepter la lenteur de l’évolution, attendre que le temps calme les émotions qui perturbent ; ne jamais juger ; être présent là où j’en ai besoin.

Au regard de sa formation en psychodynamique du travail (discipline conceptualisée dans les années 90 par le psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours et dont l’objet est l’étude du lien entre santé mentale et travail), le médecin du travail m’a ainsi proposé de m’engager dans un cheminement personnel fondé sur la question suivante : en quoi telle ou telle situation de travail a sur moi des retentissements de nature épanouissante ou frustrante ou douloureuse ? Pour se faire, il a fallu en quelque sorte que je me « décale » par rapport à l’exercice de mon métier, que je « m’observe » en position de travail à travers notamment un décorticage minutieux de situations vécues. Des lectures d’ouvrages, un entretien avec un médecin chercheur, un travail d’écriture, sont également venus construire ma réflexion.

Je me suis donc efforcée de porter une attention particulière à la réalité de ma pratique quotidienne et à ce qui motivait ou empêchait le sentiment de « me réaliser ». J’ai dû apprendre à comprendre le travail et le rapport subjectif que j’entretenais avec lui, en effectuant une tâche de repérage puis de mise en corrélation : mettre à jour ce que, dans le réel, je mobilisais en moi comme éléments dynamiques pour assurer telle ou telle activité (réflexion, improvisation, interprétation, obéissance, application, affectivité, expérience, valeurs…) et voir comment l’organisation institutionnelle favorisait ou desservait l’accomplissement de cette même activité.

Cette approche m’a personnellement permis de mieux percevoir la manière dont j’investissais l’organisation instaurée au foyer par l’équipe de direction et d’être plus à même de comprendre l’impact que ce fonctionnement avait sur moi. La psychodynamique ne se considère pas comme une fin en soi et n’exclut pas le recours à des approches autres, permettant elles aussi de réfléchir à la manière dont on se met en lien. Elle peut par exemple se compléter d’un soutien psychothérapique si l’histoire personnelle le nécessite. Près de quatre mois furent nécessaires pour que mon corps s’apaise progressivement et que j’éprouve enfin le sentiment de remonter à la surface. Prendre du temps encore pour que la pensée se restaure ; retrouver le plaisir de faire travailler sa tête libérée de toute douleur qui entrave. Penser, penser pour rester en vie. Et écrire, pour dire que ce qui vient alors à l’esprit est la question du risque encouru dans l’exercice de la pratique éducative.

J’ai toujours estimé que mon métier contenait une part de risque, tant il me paraît inconcevable de se protéger de tout et de ne plus entreprendre. C’est peut-être même l’existence de cet espace de liberté et de créativité qui m’a donné envie d’exercer la profession qui est la mienne. Mais j’ai aussi toujours considéré que la prise de risque ne devait jamais être synonyme de mise en danger. Tant que la mise en danger d’autrui m’a épargnée, la frontière entre les deux notions m’a paru évidente. Mais aujourd’hui ma confrontation à la chute de Clémence ébranle mon propre rapport au travail.

Comment vais-je pouvoir conserver la possibilité d’agir conformément à ma spontanéité, à mes aspirations, à mes valeurs ? Comment concevoir l’accompagnement pour qu’il soit à la fois « sûr » et suffisamment respectueux du développement personnel de l’individu ? Vais-je parvenir à travailler sans trop mettre en place de constructions défensives visant à me « conserver », à arrêter le mouvement du risque, à faire que je m’« installe » (m’appauvrisse) ? On dit bien que ne plus oser, c’est un peu mourir. Autrement dit : comment rester vraie par rapport à moi-même, sachant que « cela » peut à nouveau m’arriver ? Un mois s’écoule ainsi à me perdre dans mon questionnement. Et à ce jour, je n’ai pas de réponse.

Écrire, pour dire que lorsque tout se dérobe et qu’on a le sentiment que l’après ne sera plus jamais comme l’avant, le soutien de collègues, de pairs, est attendu. L’élaboration collective de l’événement vécu peut permettre, me semble-t-il, de trouver des ressources, d’entrevoir de nouvelles perspectives et donc de redémarrer. Les membres de l’équipe dans laquelle je travaille sont restés silencieux : embarras de leur part, indifférence, crainte de vivre un jour la même situation ? En ce qui me concerne, la peur et la vulnérabilité que j’éprouvais ôtaient toute possibilité d’élan vers autrui.

Il est vrai que l’équipe avait été constituée récemment et que nous formions plutôt une juxtaposition d’individus, une unité encore « en construction » dans laquelle la confiance n’était pas vraiment établie. Je crois pourtant que ce sont souvent les épreuves qui construisent les équipes et que « se serrer les coudes » dans le partage de situations difficiles contribue justement à fonder la confiance. Un réconfort appréciable est venu des dirigeants de l’institution. Tout en pointant le manque de vigilance, ils ont su être à l’écoute, faire preuve de tact et de discernement dans la recherche de compréhension de la situation, cela, en ayant le souci de ne pas venir gonfler le sentiment de culpabilité qui m’envahissait.

Le mois de décembre est là. Ma santé se consolide et un élan interne commence à animer mon corps et mon esprit dans la perspective d’une reprise de travail. J’ai conscience que l’événement restera à vie inscrit dans ma mémoire et qu’il est vain de chercher à le fuir, à l’oublier. Mais je sais aussi que la souffrance qui est encore en moi ne doit pas prendre le devant de la scène. Pour parvenir à construire un « après », il me faut ranger le « paquet » de la manière la plus confortable (ou la moins inconfortable) possible.

Tout ce que cela mobilise rend la démarche encore difficile, d’autant que je conserve en moi le doute sur la manière dont Clémence a chuté par la fenêtre. J’accepte l’incertitude. Mais si Clémence a été poussée par un autre résidant, on peut craindre qu’un accident similaire ne se reproduise un jour ; cette perspective m’effraie. Les responsables de l’institution ont acquis au fil des semaines la certitude que Clémence était tombée d’elle-même, « poussée » par sa propre curiosité. Cette conviction repose sur les réponses qu’elle a apportées aux questions qui lui ont été posées lors de l’hospitalisation et durant la convalescence. Je me dis qu’une conclusion de cette nature a peut-être l’avantage de faciliter le « classement d’une affaire » : l’apport d’un dénouement inébranlable aide certainement à clore un dossier, mais je n’en suis pas là. Je ne doute pas de mon doute et sa non-reconnaissance institutionnelle me met mal à l’aise.

Suite à plusieurs entretiens avec le médecin du travail, j’envisage la reprise de mon métier dans un cadre autre que le foyer qui m’emploie actuellement. En effet, je souhaite aujourd’hui me « réessayer » au travail dans un lieu qui n’a pas vécu cette « Histoire » dans ses murs ; reconstruire progressivement des repères, réinvestir à mon rythme les responsabilités de ma fonction, reprendre confiance en ma pratique ; puiser dans l’inconnu la quiétude nécessaire à la restauration de mon identité professionnelle. Un entretien avec l’équipe de direction a alors laissé présager d’une possibilité de mutation temporaire dans un établissement proche. J’ai donc laissé mon écrit en suspens dans la perspective de rajouter, le moment venu, quelques phrases de conclusion.

Grâce à cette main tendue, je me projetais reprenant pied dans cet « ailleurs » provisoire et me voyais heureuse d’« un sentiment de vie retrouvée » (expression empruntée à Yves Clot, professeur de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers, dans sa définition de la santé). Tout cela aurait pu effectivement se dérouler ainsi. Mais les choses ont tourné d’une manière que je n’avais pas imaginée.

Janvier : au regard de ce que les dirigeants de l’institution pensaient connaître de mon parcours professionnel, j’ai soudainement été jugée inapte à exercer mon métier d’éducatrice spécialisée : ce qu’ils ont appelé ma « trop grande sensibilité » était à leurs yeux un obstacle au bon exercice de ma fonction ainsi qu’à mon épanouissement personnel au travail. Aussi, me préconisèrent-ils de, je cite, « changer de métier » au risque, dans le cas contraire, de « reculer pour mieux sauter » à la reprise de mon poste. Ils m’ont alors suggéré de rechercher un emploi dans le domaine de la formation professionnelle (je possède, en la matière, une petite expérience auprès d’aides médico psychologique) autant de paradoxes que j’ai tenté de contenir plus que de résoudre, afin de ne pas me retrouver à nouveau la tête sous l’eau. Et je m’accroche à Paul Fustier, enseignant en psychologie et formateur auprès d’éducateurs, qui écrit à propos de la relation éducative : « l’éducateur spécialisé ne peut être « normal » dans le sens ou « l’état d’inadapté » lui serait totalement étranger » (extrait de L’identité de l’éducateur spécialisé).

Toutefois, aujourd’hui, ma souffrance n’est pas là. Je n’aurais sans doute jamais envoyé mon écrit à Lien Social si un autre événement tragique n’était survenu la semaine dernière, au sein du foyer ; j’aurais conservé précieusement ces pages, suffisamment « guérie » par le travail de distanciation opéré par la rédaction de ce que j’ai eu besoin d’exprimer. Mais Elfi, maîtresse de maison, s’est donnée la mort la veille de sa reprise de travail, sans qu’il y ait de lien avec la situation relatée précédemment. Son congé maladie lié à un syndrome subjectif post-traumatique reconnu lui aussi par la caisse primaire d’assurances maladie en tant qu’accident du travail, allait s’achever. On s’était rencontré peu avant. On s’était raconté et nous avions évoqué les attitudes et propos institutionnels qui nous avaient affectées, l’impact des paroles, les mots qui tuent, les phrases assassines, comme on le dit parfois au sens figuré. Elfi m’avait dit l’angoisse qu’elle ressentait à l’idée de rejoindre son lieu professionnel et d’être confrontée à certains résidants qui l’effrayaient du fait de heurts, de confrontations parfois physiques qu’elle n’avait jusqu’alors pas su surmonter. Elle avait exprimé son isolement, son dénuement, le peu d’empathie et de chaleur humaine qu’elle rencontrait. Elfi n’a pas entrevu de dénouement à sa situation autre que l’issue dramatique.

J’écris pour dire que je ne pourrais oublier et que je me sens le devoir d’oser présenter cet écrit à la publication afin d’apporter ma contribution aux réflexions en cours sur l’évolution du travail social. Je suis une professionnelle plutôt positive, réfléchie, respectueuse du fonctionnement des institutions, mais là, je suis déroutée et inquiète. Je ne peux cesser de m’interroger. Certes la fonction de direction est lourde, prenante, complexe et je comprends que de par ses caractéristiques, ses responsabilités, elle éloigne du terrain.

Nous aussi avons choisi notre métier en sachant que la relation d’aide n’est pas faite que de reconnaissance et que nous aurons à faire avec le rejet, la violence parfois, la prise de risques. Mais de grâce, lorsque nous sommes en difficulté, n’attribuez pas spontanément cela à des problématiques personnelles en nous jugeant « individu à pathologie » ; mettez un peu de doute dans vos certitudes. Sachez accueillir nos demandes, nos questionnements, nos peurs parfois, dans ce qu’ils portent en essayant de faire abstraction des enjeux institutionnels et des stratégies individuelles.

Osez, vous aussi, vous inscrire dans une certaine remise en cause. Assurez-vous que le mode d’organisation mis en place ne contribue pas à produire nos souffrances professionnelles. Surtout, restez humbles et honnêtes avec vous-mêmes. Nous avons besoin de supérieurs hiérarchiques qui font autorité et qu’à ce titre nous reconnaissons. Mais ne confondez pas autorité et domination. N’ayez pas peur d’instaurer la circulation de la parole dans vos murs et ne craignez pas la mise en place de séances d’analyse de la pratique que nous réclamons souvent haut et fort sans être entendus. Faites-nous confiance ; acceptez quelquefois de lâcher prise, ce n’est pas pour cela que nous n’effectuerons pas notre mission avec sérieux. Risquez-vous à vous montrer humain, c’est-à-dire peut-être un peu fragile mais surtout accessible à l’écoute. Votre place vous suffit amplement, certes j’en conviens, mais essayez parfois de vous mettre un peu à la nôtre. Autrement dit, sachez être aidant et non jugeant. Et au-delà, n’oubliez pas que c’est en grande partie l’image que vous renvoyez de vous-même et de votre fonction qui nous donne ou non l’envie d’accéder à un poste d’encadrement.

Nous sommes au mois de mai : l’institution me propose d’aménager temporairement mon poste et de reprendre mon travail à un autre étage du foyer ; concours de circonstances, je vais rejoindre le lieu où Elfi exerçait. Clémence, quant à elle, est de nouveau hospitalisée en raison d’une mauvaise consolidation osseuse à la jambe. Elle vient d’être entendue dans le cadre de l’enquête de gendarmerie et a dit se souvenir qu’elle avait chuté par la fenêtre en se penchant exagérément.

Loin d’Elfi durablement, loin de Clémence momentanément, je vais donc y retourner, la sensibilité et la vulnérabilité qui me constituent toujours présentes (sans elles, serais-je d’ailleurs à même d’exercer mon métier ? mais la motivation bien entamée.


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