N° 727 | du 28 octobre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 28 octobre 2004

« Soutenir la fonction parentale ce n’est pas soutenir les parents »

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Usager

Maryse Vaillant, psychologue, psychanalyste, pense que la reconnaissance d’une compétence des familles « a fait du bien aux professionnels ». Mais, complète-t-elle : « Les familles qui sont amenées à dépendre de la structure sociale ont besoin d’être étayées pour faire valoir leurs droits »

Pensez-vous qu’il soit nécessaire que les usagers des services sociaux passent par de la régression ou de la protection pour accéder à l’autonomie ?

La question de la régression me paraît déduite d’un modèle thérapeutique, basé sur le transfert et assez insupportable lorsqu’il s’agit du travail social dans lequel les questions économiques sont aussi fortes que leurs conséquences psychiques. Inutile de revenir sur un constat trop simple mais une famille aisée trouve d’autres modes de résolutions de ses conflits intimes, le rapport aux services sociaux est conditionné par la situation matérielle, culturelle et économique de la famille. Retrouver une autonomie psychique et sociale n’est donc pas une simple question de transfert comme le suggère Jacques Trémintin…

Est-ce utopique dès lors, de considérer l’usager comme une personne responsable ou tout du moins, d’être en capacité de transformer son parcours de vie ?

C’est loin d’être une utopie. L’usager est une personne comme une autre, comme un travailleur social par exemple. Seuls ses parcours de vie lui ont ôté ou abîmé ses moyens d’actions. La responsabilité sociale consiste à les lui rendre ou lui permettre de les restaurer.

En est-il de même pour la compétence des familles ? Quel regard portez-vous sur ce concept ?

Cette notion a fait du bien aux professionnels, les obligeant à repenser le cadre de leur action. Lorsque cela a été possible et que des groupes de travail, des groupes de contrôle, des formations et des supervisions ont été pensés dans ce sens, le travail a changé. Mais si l’organisation générale de l’institution n’a pas bougé, cela n’a pas eu grand effet. Quand on change le rapport aux familles on change le cadre de l’action, les dispositifs des bureaux, les horaires, on invente de nouveaux rites, de nouvelles actions et on poursuit un sévère travail institutionnel, car la compétence des familles interroge les compétences professionnelles. C’est ainsi que le travail en réseau ou la reconnaissance de la compétence des familles sont venus heureusement cueillir de plein fouet nos savoirs professionnels pour les ouvrir sur la reconnaissance des potentiels et des partenariats possibles. De là à lâcher le pouvoir que donne le savoir, même erroné et supposé, il y a bien des pas. Et qui ne sont pas tous à franchir, comme le suggèrent certaines théories modernes. Les institutions ont besoin de tenir leur place pour jouer leur rôle, on le sait.

Inutile d’être inutilement démagogue. Même reconnues dans leurs potentiels et soutenues dans leurs capacités de changement, les familles qui ont recours ou sont amenées à dépendre de la structure sociale ont besoin d’être étayées pour faire valoir leurs droits et pour s’autoriser à ne pas reproduire le pire. Les familles, donc les parents et les enfants, chacun à une place différente au regard de ce que la société attend d’eux et leur propose.
L’éducateur, l’acteur social, n’est pas un thérapeute. Même familial. Il est loin d’être librement choisi et librement payé. Il n’est même pas un expert que la famille mandaterait pour faire le point sur les stratégies les meilleures pour construire ses choix. Il construit et organise la famille comme la société l’attend. Et ce n’est pas à déplorer. C’est simplement à ne pas oublier.

Le concept d’empowerment est-il applicable aux adolescents dits difficiles ?

Je ne connaissais pas ce concept. J’aurais donc du mal à me prononcer. Je n’ai jamais travaillé avec une équipe qui fonctionnait ainsi. Jacques Trémintin laisse penser que c’est une bonne chose qui semble reposer sur la solidarité et la responsabilité. Je ne vois pas (en théorie donc) ce qui en écarterait un adolescent jugé « difficile ». Sauf à bien définir qui il est et pourquoi il a été nommé ainsi. Sans oublier les autres modes d’approches ou de soutien qui peuvent s’intégrer dans le dispositif et envisager des soutiens cliniques et thérapeutiques adaptés au travail en réseau. En outre, je suis d’accord avec Saül Karsz sur la notion de prise en compte dont se fait l’écho Jacques Trémintin. Mais avec le souhait que ce ne soit pas un simple jeu de mots mais bien un changement profond de la position du travailleur.

Prendre en compte l’enfant à sa place et les parents dans leurs responsabilités, prendre en compte l’adolescent et son besoin de transgresser en même temps que ses droits à être protégé et l’urgence à le responsabiliser dignement, prendre en compte le père et sa fonction, la mère et son rôle, tous les deux dans leurs responsabilités, et aussi, pourquoi pas le cadre élargi de la famille lorsqu’il peut être mobilisé. En gros, je pense qu’il faut rappeler que soutenir la fonction parentale ce n’est pas soutenir les parents. Mais que c’est leur donner les moyens, leur reconnaître les moyens, et attendre d’eux, qu’ils soient bien les parents de leurs enfants. Responsables de l’éducation qu’ils doivent leur donner ou en mesure d’être relayés lorsqu’ils en ont besoin ou lorsqu’ils ne sont pas en mesure de le faire seuls. Qu’ils soient demandeurs ou pas, certains parents ont besoin d’être accompagnés pour que leurs enfants aient accès à l’éducation qui leur est due.


Dans le même numéro

Dossiers

L’usager sait-il ce qui est bien pour lui ?

Quelle part prennent respectivement l’intervenant et l’usager dans le processus de résolution des difficultés qui les fait se rencontrer ? Question aussi ancienne que l’action sociale. Plusieurs méthodologies ont émergé ces dernières années qui ont fait tomber le professionnel de son trône de sauveur et ont restitué à la personne aidée la position centrale. Point de vue

Lire la suite…