N° 996 | du 2 décembre 2010

Critiques de vidéos

Le 2 décembre 2010 | Un documentaire de Bernard Richard

Solstices, récit d’une utopie réaliste

Joël Plantet

Un documentaire de 80 minutes. Avec 2 heures de bonus soit un total de 3h 20, dont un dossier Autogestion et une interview du Professeur J. Hochmann.
Prix 2010 Roger Camar au festival international Ciné vidéo psy de Lorquin.
En vente sur http://www.lamare.org - 20 € pour les particuliers, 60 € pour les projections non payantes des institutions.

Thème : Psychose

« Pas de soin sans parole libre, pas de parole libre sans démocratie » écrivait le psychiatre Roger Gentis. Pendant une trentaine d’années, une structure nommée Solstices, « utopie réaliste », « laboratoire pour l’autisme » (dixit Jacques Hochmann, pédopsychiatre) a éduqué et soigné, avec des réussites étonnantes, des enfants atteints de psychoses, d’autisme, de troubles du comportement, de carences graves. En 1975 en effet, à l’initiative du psychanalyste Bernard Durey, une douzaine de couples d’accueil ont installé en Lozère un dispositif autogéré, démocratique (une personne, une voix), cogéré avec les tutelles, le service accueillant rapidement 36 enfants à temps complet.

Démocratie, autogestion : on y élit le directeur pour deux ans. Bien avant la loi 2002-2, le projet d’établissement est l’affaire des professionnels avant tout. Les décisions se prennent par vote. Loin de la « catastrophe institutionnelle » et des « garderies améliorées » (dixit le fondateur), il s’agit bien là d’inventer un autre modèle, dans un département austère, magnifique, choisi pour sa « variation des saisons » particulièrement marquée. Les solstices sont d’ailleurs les deux moments de l’année où le soleil adopte ses positions les plus méridionale et septentrionale, ce qui donne les jours le plus court et le plus long de l’année…

Acte politique

Tout n’a pas été simple d’emblée, et il fallut dissiper, les premières années, de nombreuses craintes chez les villageois, rappelle l’ancien maire du Bleymard. Mais, souligne aussi la vice-présidente du conseil général, « cette fondation [fut] un acte éminemment politique ». Au départ, donc, douze couples, dont un membre au moins était « spécialisé » (éducateur, psychologue…). Beaucoup d’enthousiasme, d’énergie, de passion éducative. C’est d’ailleurs l’époque où vont émerger des lieux emblématiques : Bonneuil avec Maud Mannoni, l’école de la Neuville avec Françoise Dolto, etc.

Ici, le documentaire décrit avec soin comment la structure Solstices a pu éduquer et soigner efficacement par la parole, la relation, la vie quotidienne – « le soin ici passe par l’anodin », observe un des psychanalystes –, la pratique étant analysée comme il se doit, au sein des groupes d’accompagnement et de soutien. Dans ces hameaux perdus, froids et ensoleillés, au caractère trempé, ont vécu, dans plusieurs lieux d’accueil, des couples avec leurs propres enfants, des instituteurs spécialisés, des aides familiales, des chauffeurs, secrétaires, comptables, élus, qui ont permis de faire fonctionner cette singulière expérience.

Les difficultés ne sont pas escamotées : les enfants des couples d’accueil se souviennent, par exemple, des frustrations et des souffrances que la prise en charge par leurs parents d’autres enfants perturbés a pu engendrer pour eux… Mais de belle manière, ils estiment aussi que cette histoire aura, au final, « créé chez eux la passion de la rencontre avec des gens différents ».

L’utopie et les carences

Les psychanalystes fondateurs pensent, eux, avoir réussi à « permettre aux éducateurs et aux psychologues de supporter la souffrance de l’autre », en les rendant d’autant plus efficaces. Dans ce système où toute hiérarchie est abolie, on ne peut qu’inventer : ainsi, les « cahiers-livres » de Guillaume, instituteur spécialisé, auront favorisé l’apprentissage de l’écriture et de la lecture chez plus d’un enfant en très grande difficulté. Des projets audacieux et ambitieux, n’ignorant pas la prise de risque, sont travaillés : en 1994, le projet Ulysse a fait partir pendant quatre mois huit jeunes et six adultes, dont un instituteur, sur les routes andalouses et portugaises, avant de revenir pour une supervision psychanalytique en France, puis de poursuivre l’aventure en Italie…

Préparé en amont pendant un an, ce voyage a, de l’avis des encadrants, « fait mûrir » considérablement des enfants lourdement carencés. Appliqué au quotidien, le principe même de la psychothérapie institutionnelle entend bien que l’enfant recouvre une parole libre, dans un contexte où l’institution reste elle-même capable de réfléchir à sa propre transformation. La clinique de La Borde, à Cour-Cheverny (Loir-et-Cher), fondée en 1953 par Jean Oury, en a été, en est, un vivant exemple.

Jean-Pierre et Daisy, couple d’accueil fondateur, expliquent leur « engagement », articulé à « cette réflexion de fond sur les besoins d’un enfant carencé » ; Dominique et Jean-Claude, autre couple, soulignent le côté subversif, la liberté d’action, entremêlés avec la synergie du travail de groupe : « Artisans de notre propre travail, alors qu’on sortait d’institutions fermées… »

Avec leur force créatrice, les courants critiques des années 1960 – 70 (psychiatrie alternative, psychothérapie institutionnelle, courants psychanalytiques, Deligny à Monoblet…) ont donc largement nourri le génie solsticien. Le documentaire donne à voir les témoignages des anciens jeunes accueillis, des éducateurs et soignants, des fondateurs, des habitants, des parents. Il en ressort une vraie réflexion, une intelligence pure, une pratique convaincante.

Victime du formatage

Mais, à partir de 1995, quelques phénomènes de déstabilisation vont apparaître, qui se transformeront peu à peu en crise : « Comment répondre au rouleau compresseur de l’ultra-capitalisme quand il légifère toujours plus d’enfermement et d’exclusion, quand il invente la Nuit sécuritaire, quand la chimiothérapie des labos et une certaine psychiatrie se partagent le marché ? », interroge directement le réalisateur, dont un neveu vécut cinq ans à Solstices. De fait, dans une « déstabilisation organisée » (dixit un directeur élu), entre problèmes d’agrément et de prix de journée, l’institution va parvenir jusqu’à la panne de direction. En 1998, après un audit, les premiers directeurs extérieurs non élus sont embauchés, le conseil d’administration nomme un administrateur « provisoire » – qui restera cinq ans –, la hiérarchie se réinstalle aux dépens des familles, le nombre des enfants accueillis chute de 36 à 24… Mais surtout, « la flamme politique s’est amenuisée », déplore Monique, une mère d’accueil.

Au final, une expérience politique et sociale passionnante, réhumanisante, utopique et efficace. Dans la lignée directe et illustre des Jean Oury, Fernand Deligny, Maud Mannoni et de tant d’autres, cette expérience puissante, autogestionnaire, créatrice, aux étonnants résultats, est ô combien éclairante vis-à-vis des enjeux d’aujourd’hui. Elle aura malheureusement succombé, probablement victime d’un paysage bien plus formaté, managérial, précautionneux, qu’il y a quelques décennies. Même après sa disparition, rencontrons Solstices.