N° 1159 | du 19 mars 2015

Faits de société

Le 19 mars 2015 | Joël Plantet

Sexe, abus,traumas et indifférence

Stop au déni : un sombre rapport révèle les lacunes graves de la prise en charge des victimes d’abus sexuels pendant l’enfance ; celles-ci ont été «  abandonnées, incomprises, en proie à des souffrances psychiques atroces  », sans pouvoir obtenir protection ni justice.

La première grande enquête nationale sur les violences envers les femmes (ENVEFF) avait eu lieu en 2000 ; d’autres travaux se sont succédé, attestant tous de la gravité du phénomène, jusqu’à un récent rapport de l’OMS soulignant la récurrence des abus sexuels commis dans le monde pendant l’enfance.

C’est un scandale de santé publique et une atteinte aux droits des victimes. Les conséquences sont pourtant énormes, et plus les faits sont commis alors que la victime est jeune, plus les conséquences sont durables, impactant l’équilibre mental et physique : amnésies, souffrance psychique, perte d’estime de soi, interruption des études, mise en danger, tentatives de suicide…

Dans le cadre d’une enquête menée par l’association Mémoire traumatique et victimologie, soutenue par l’Unicef, plus de 1 200 victimes (dont 95 % de femmes) ont accepté de témoigner, à partir de 184 questions portant sur les violences subies, sur leurs parcours judiciaire, psychologique et médical. En France, il apparaît qu’une femme sur cinq et un homme sur quatorze ont subi des violences sexuelles, pour l’immense majorité pendant leur enfance ; l’agresseur est le plus souvent un membre de la famille.

«  formation en urgence  » des professionnels du secteur médico-social

Problème majeur : «  L’absence de prise en charge adaptée, de protection et de reconnaissance des victimes, surtout les plus vulnérables, alors même que les conséquences sur la santé et la vie affective, familiale et professionnelle apparaissent extrêmement importantes.  » Pire, plus les violences sont graves (viol, par exemple, ou inceste), moins les victimes auraient été protégées par leurs proches, par la justice ou par la police. Les dépôts de plainte se révèlent le plus souvent inefficaces ; les procès, quand ils ont lieu, sont mal vécus, et trop de non-lieux ou de peines dérisoires «  sanctionnent  » les actes criminels dénoncés. Dans de trop nombreux cas, les orientations et les soins d’après agression sexuelle ne sont pas considérés comme adaptés : la prise en charge médicale est insuffisante, voire inexistante.

Ainsi, parmi les victimes de viol prises en charge en urgence, seule une sur deux déclare avoir bénéficié d’un dépistage et/ou d’une prévention pour les maladies sexuellement transmissibles ou le VIH. Par ailleurs, un répondant sur quatre soutient qu’il lui a été impossible de trouver des psychiatres et des psychothérapeutes formés à la prise en charge des violences sexuelles.L’isolement est maximal : 44 % des victimes éprouvent «  un sentiment de solitude extrême  » et 56 % des répondants disent n’avoir pu parler à personne au moment des violences. Seulement 4 % des victimes ont été prises en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE).

L’étude recommande «  la formation en urgence  » des professionnels du secteur médico-social concernés, la création de centres de soins spécifiques et celle d’un observatoire national sur l’impact des violences, un centre d’accueil téléphonique dédié, et la mise en place d’études, «  y compris et surtout auprès des populations les plus vulnérables (mineur(e)s, personnes âgées, handicapées, marginalisées)  ». La «  refonte  » de la Protection de l’enfance et de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) est même préconisée.

N’ayant pas prévu un tel nombre de réponses, l’enquête a été victime de son succès et n’a pu exploiter la totalité des résultats collectés : «  Ainsi, les victimisations successives de la majorité des répondant(e)s ont rendu difficile l’identification précise des faits qui les avaient conduit(e)s à porter plainte ou pour lesquels ils ou elles avaient reçu une prise en charge d’urgence.  » Il reste à faire.