N° 875 | du 6 mars 2008 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 6 mars 2008

Sectes et travail social, la vigilance s’impose

Joël Plantet

Comment aider les professionnels du secteur sanitaire et social à clarifier ce que recouvrent les pratiques sectaires, à se montrer vigilants en matière de protection de l’enfance ou d’accompagnement des personnes vulnérables ? Une rencontre organisée par les travailleurs sociaux de Seine-Saint-Denis a essayé d’éclairer ce sujet sensible.

Le 4 février dernier, la ministre de l’Intérieur déclarait vouloir « décomplexer la lutte contre des dérives sectaires et assurer la liberté de croyance de tous » au cours d’une réunion de travail d’où émergeait la rumeur de la suppression de la Mission de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) ou pour le moins d’une « redéfinition » de ses orientations. Le journal Le Parisien avançait même l’hypothèse d’une entité unique de « défense de tous les droits » regroupant Défenseure des enfants, Miviludes et Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde)… Quelques jours plus tard, la directrice de cabinet de Sarkozy soutenait imprudemment que les sectes étaient, en France, un « non-problème »…

Début avril, la Miviludes présentera son rapport au Premier ministre. Par ailleurs, des députés, inquiets de voir les poursuites judiciaires se multiplier après des témoignages enregistrés par les commissions parlementaires sur les sectes, ont obtenu le dépôt d’une proposition de loi — qui sera examinée le 3 avril — visant à accorder aux témoins des commissions d’enquête la même protection juridique qu’aux personnes appelées à témoigner devant les tribunaux. Dans ce climat incertain, une manifestation appelée par les élus parisiens « pour le respect de la laïcité et pour la défense des concitoyens contre les dérives sectaires » a eu lieu devant le siège de l’Église de Scientologie au mois de février.

Identifier les champs d’emprise qui font qu’un enfant est en risque ou en danger

Le 7 février, le comité de liaison et de coordination des services sociaux (Clicoss) du 93 a exploré la question [1]. Plus qu’auparavant, notre secteur se trouve concerné : une meilleure coopération avec les services sociaux et éducatifs est actuellement demandée par les pouvoirs publics, de même qu’une plus grande vigilance dans les domaines de la formation, de l’accompagnement personnel et des activités paramédicales…

En effet, comment doivent réagir, par exemple, des travailleurs sociaux rencontrant de jeunes enfants réveillés la nuit pour d’intenses pratiques religieuses ? Une fois repérés certains enfants non inscrits à l’état civil ou particulièrement isolés, que faire ? Une assistante maternelle peut-elle être Témoin de Jéhovah, avec les questions posées en termes de transfusion sanguine ? Particulièrement préoccupé de ces questions, le département de la Seine-Saint-Denis a récemment recensé une soixantaine de groupes sectaires en activité. Il s’agira pour les services sociaux d’identifier, autant que faire se peut, les champs d’emprise qui font qu’un enfant est en risque, ou en danger. Certains indicateurs peuvent se repérer, telle une ponction régulière sur un budget…

L’association de défense de la famille et de l’individu (ADFI), qui recueille la plupart des appels à l’aide, se demande s’il n’est pas temps de mettre en place des signalements conjoints avec les intervenants sociaux.

Ici et là, des réponses fleurissent : à l’initiative de l’association noiséenne de défense et de protection contre les sectes (ANDPS), une exposition se propose de sensibiliser les habitants aux dangers de certains mouvements. Un questionnaire de quatre-vingt-sept questions sur l’intervention socio-éducative en contexte sectaire a été élaboré par un centre communal d’action sociale (CCAS) ayant travaillé sur la question [2].

Chaque tribunal de grande instance compte désormais un référent pour les affaires concernant les sectes. La Miviludes prépare un fascicule sur les risques sectaires au sein de l’entreprise et un guide à destination des collectivités territoriales. Déjà, il y a quinze ans, en 1993, un film pédagogique, Les sectes… les pièges s’était adressé aux travailleurs sociaux, aux formateurs, aux profs et aux parents [3].

Mais dans notre contexte sociétal actuel, comment ne pas céder à la tentation de la suspicion généralisée ou aux désirs de fichage immodérés ? Une véritable professionnalisation de cette approche on ne peut plus sensible ne pourra s’envisager qu’à l’aide de la formation continue, de mise en place d’observatoires départementaux, de recours à des partenaires extérieurs (tel le centre Roger Ikor contre les manipulations mentales)… « Résister à la montée des sectes ne peut pas être séparé de la résistance face à la dissolution du lien social orchestrée par la logique même de nos sociétés individualistes néolibérales », avait déclaré le philosophe Miguel Benassayag en 1999, dans un entretien à Lien Social.


[1Clicoss 93 - 22 rue Hector-Berlioz - 93000 Bobigny. Tél. 01 48 32 93 98

[2ANDPS – 8-10 rue du Docteur Sureau - 93160 Noisy-le-Grand. Jean-Yves Radigois - CCAS - 6 rue de Rivoli - 56300 Pontivy. Tél. 06 84 36 01 16