N° 858 | du 25 octobre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 octobre 2007

Savoir nommer la réalité si elle devenait monstrueuse

Propos recueillis par Bruno Crozat

Jean-Jacques Rossello est psychiatre et membre de la Société psychanalytique de Paris. Il travaille depuis dix-sept ans à la MAS Paul-Mercier. Il intervient deux demi-journées par semaine pour essentiellement accompagner le personnel. Il définit ses interventions comme un travail clinique de mise en réflexion et en mots du vécu quotidien du personnel soignant : « Pour que leur travail reste dans le domaine du supportable. » Au fil des années, s’est installée une certaine liberté de réflexion.

Comment a débuté cette réflexion que vous avez menée sur la figure du monstre dans votre travail clinique ?

De 1990 à 2002, je rencontrais le personnel dans le cadre d’un groupe de parole assez libre. Venait qui voulait. Le groupe se réunissait trois fois par mois pendant une heure trente. Au fil des échanges, je pointais certaines réflexions qui me semblaient pertinentes. Je me souviens d’une mésaventure qu’a racontée l’une des participantes. Elle avait gagné une peluche géante lors d’un concours dans une grande surface. Un saint-bernard, emblème publicitaire d’une marque de papier hygiénique. Elle ne savait pas quoi en faire, il encombrait chez elle. « Il faudrait que je le vende, disait-elle. C’est un monstre. » Même si l’énormité ne définit pas à elle seule la monstruosité, j’ai vu dans cette histoire, telle qu’elle était racontée, une métaphore du résident handicapé. Au fil des années, m’est apparue toute l’importance de nommer la réalité quand elle est perçue comme monstrueuse.

Comment mettre le mot de monstre sur une réalité, sans culpabiliser immédiatement ?

Nommer, c’est déjà engager un travail de réflexion pour transformer cette perception de la monstruosité. Dès lors que l’on met des mots, nous engageons un processus de réflexion. C’est un point de départ pour rectifier cette perception : non, il ne s’agit pas d’un monstre, mais d’un être humain, abîmé par la vie. Les métaphores pour désigner les résidents sont monnaie courante. Nous viennent parfois des expressions comme « c’est une plante verte » pour une personne qui ne bouge pas, ou « il bave comme un escargot » quand un résident salive continuellement. Le monstre est souvent vu comme un être hybride, moitié homme, moitié animal, comme le sphinx, le centaure ou la chimère.

Quels sont les effets d’une telle réflexion au sein du personnel de la MAS ?

Pour travailler ensemble dans un tel contexte, il faut savoir parler vrai. Cette réflexion permet de tisser des mots sans avoir honte de ce que nous pensons et de ce que nous ressentons. Ne pas fuir cette réalité là. Lors d’affaires criminelles, dans la littérature ou même au cinéma, nous sommes proches de la figure de « l’Alien », un être étrange et dangereux. La société veut se mettre à l’abri d’un « monstre pareil ». Mais le discours de cette même société est totalement différent quand il s’agit du handicap. Depuis bien des années, il s’agit d’intégrer la personne handicapée. C’est donc d’autant plus tabou de parler de monstre pour désigner des personnes que nous souhaitons intégrer. En pensant la réalité d’une MAS avec le terme de monstre, nous interrogeons la limite de cette société, où l’intégration de la personne handicapée, si elle est souhaitée, ne va pas forcément de soi.

Comment le personnel de l’établissement a-t-il perçu cette réflexion que vous avez nourrie toutes ces années par votre pratique ?

La première fois que j’ai fait une communication publique lors d’un colloque à Saint-Etienne, dans la Loire, en 1996, certaines personnes de la MAS m’ont dit « tu exagères » ou « c’est culotté ». Et puis peu à peu, il me semble que le personnel s’est approprié au fil du temps cette image de la figure du monstre. Car le contrepoint de « il est monstrueux », c’est aussi « je suis monstrueux ». Si je suis gagné par le ras-le-bol dans mon travail, si je me laisse envahir par des pensées monstrueuses en direction des personnes polyhandicapées avec lesquelles je travaille, je peux penser que moi aussi je suis un monstre. Cette réflexion sur le rapport à la norme aboutit à des questions. Où est-ce que je me situe ? Où sont les limites de ce que je pense ? Est-ce que je perds mon statut d’être humain si je me mets à penser qu’il faut supprimer tous les polyhandicapés ? Est-ce que je suis devenu un monstre ?

Quels sont justement les effets pratiques de cette représentation ?

Notre travail sur la figure du monstre permet de veiller aux limites auxquelles sont confrontés les salariés. Un terme assez à la mode est apparu pour désigner l’épuisement au travail, le « burn out ». Traduit mot à mot, la brûlure intérieure. C’est le stade ultime et catastrophique du stress. C’est dans des moments comme ceux là qu’on sera porté à moins accepter le résident, à le repousser, le fuir, que les risques de maltraitance sont les plus grands, mais aussi qu’on aura l’impression d’être un mauvais professionnel, pas capable d’assumer sa tâche, c’est dans ces moment-là qu’on peut se vivre soi-même comme un monstre… À partir de là, un travail de reconstruction, par la réflexion collective est possible pour revenir dans des rapports plus tempérés.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Les groupes de travail avec le personnel ont changé. Ils fonctionnent sur un autre rythme et avec une autre organisation. Il s’agit davantage de groupes d’analyse de la pratique. Certains indicateurs me permettent de dire que le climat de la MAS Paul-Mercier est assez tranquille. Le turnover et le nombre des arrêts de travail demeurent faibles. L’établissement accueille fréquemment des stagiaires, c’est un signe d’ouverture. Je dirais que cette réflexion sur la figure du monstre est maintenant plus diffuse. Elle reste centrale et je pense que nous devons la conserver car il faut toujours rester vigilant. Si nous situons l’altérité radicale du côté de la figure du monstre, nous ne devons pas oublier le glissement toujours possible vers une autre extrémité, celle de l’uniformité, qui donnerait à croire que nous sommes tous pareils.


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