N° 858 | du 25 octobre 2007 | Numéro épuisé

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Le 25 octobre 2007

Sans parole, la maltraitance peut se faire jour

Propos recueillis par Bruno Crozat

Gaëtan Munoz est psychomotricien, à la fois tiers médiateur dans le travail des soignants avec les personnes polyhandicapées et interprète de la réalité.

Quel est votre rôle au sein de la MAS Paul-Mercier ?

Mon travail s’articule autour des liens entre corps et psychisme. Les personnes polyhandicapées subissent des entraves corporelles, relationnelles et mentales. Il est donc nécessaire de leur proposer des « expériences du corps » adaptés pour les aider à se structurer psychiquement. Certaines se représenteraient leur corps comme quelque chose de non étanche ou non perméable. N’importe quoi pourrait alors y entrer ou en sortir. Cela génère des angoisses de liquéfaction ou d’intrusion. Je vais les accompagner afin qu’elles se construisent une image corporelle au moins en un seul morceau et au moins une image fermée.

Comment vous y prenez-vous ?

La première étape consiste à repérer le lieu de leur souffrance. Si les troubles demeurent purement psychiques, c’est le travail du psychologue ; les troubles somatiques sont traités par le médecin généraliste. Mais si angoisses et corps se lient, c’est alors que j’interviens. Je pense à cette jeune femme extrêmement contractée, en hypertonie, dans un corps très rigide. Elle crie beaucoup. Le médecin l’a d’abord mise sous morphine pour apaiser ce qu’il croyait être des douleurs, mais au lieu de se relâcher, les cris redoublaient. Mon travail consiste à essayer de penser cette souffrance différemment. Peut-être que par ces cris et ces contractions manifeste-t-elle l’angoisse que son corps pourrait éclater en morceaux ? Peut-être a-t-elle peur de se vider par ses orifices ? Dans cet exemple précis, la personne verrouillait ses orifices naturels et il était nécessaire de lui faire des lavements.

Qu’avez-vous fait ?

Ses cris avaient peut-être la valeur d’une berceuse que l’on chante à un enfant craintif et qui viendraient l’envelopper d’un bain sonore. Nous avons essayé de l’envelopper dans une couverture en la serrant contre nous. Grâce aux sensations corporelles qui l’emmaillotait, du tonus de l’autre, de sa voix, de sa respiration, elle s’est relâchée, détendue et s’est arrêtée de crier. Cet exemple montre qu’en se sentant suffisamment entourée et contenue dans son corps, cette résidente peut peut-être construire une représentation de son corps qui lui permettra de ne plus avoir à l’éprouver par des cris continus.

Comment cette approche très corporelle est-elle prise en charge par les soignants ?

C’est une approche que je mène avec mes collègues aides-soignantes et AMP. Je les guide et les accompagne pour qu’ensuite elles prennent le relais et se chargent de faire éprouver ces sensations à la résidente. Par exemple, une de mes collègues forçait beaucoup avec son corps pour envelopper une résidente au point que le traitement devenait très éprouvant pour elle. Je lui ai proposé de se laisser aller sur la personne polyhandicapée plutôt que de la serrer contre elle. Ce genre de thérapie nous met dans une proximité obligatoire qui vient réveiller plein de fantasmes. Habituellement, lorsqu’on se laisse aller sur le corps de quelqu’un d’autre, il s’agit rarement d’une situation de travail, mais plutôt un moment intime qui peut faire penser à une relation amoureuse. Mon rôle consiste également à aborder ces interactions afin de s’autoriser cette pratique professionnelle particulière. Il est essentiel de mon point de vue que mes collègues se sentent suffisamment armées dans leur corps et dans leurs représentations, pour pratiquer ces soins quotidiens qui répondent à l’angoisse et aux cris de certains résidents.

Quelles sont les difficultés qu’une telle pratique engendre ?

Il y a peu de situations dans la vie où un adulte se retrouve en situation de corps à corps. Nous le vivons avec nos enfants, nous l’avons vécu nous-mêmes quand nous étions des enfants et nous l’éprouvons aussi dans la relation amoureuse. Je ne parle pas des sports de combat où le corps à corps est présent, mais très codifié. La pratique professionnelle et thérapeutique d’un corps à corps, d’un « peau à peau » même, fait surgir le registre de l’intime dans le champ de l’exercice professionnel. C’est cette relation-là qu’il faut apprendre à gérer. Si les deux sont trop entremêlés, le risque est de se perdre. Au contraire, s’ils demeurent trop distants, il n’y a plus de rencontre. Toute la difficulté consiste à utiliser le registre de l’intime en restant dans une pratique professionnelle afin d’apprendre à passer de l’un à l’autre. Je résumerais cette articulation à trois verbes : être ensemble, éprouver et penser.

Un jour, une aide-soignante me dit : « Je ne suis pas à l’aise avec ce que vous proposez. Je revis les mêmes gestes que ceux que je posais avec mes enfants lorsqu’ils étaient des bébés. » Cette représentation de la maman avec ses propres enfants vient heurter celle de la soignante avec la personne polyhandicapée. Il est nécessaire de laisser émerger cette parole, la repérer dans sa pratique professionnelle, et enfin de pouvoir se dire ensemble que ce n’est pas la même chose. Nous ne sommes pas dans son intime même si cela y ressemble fort, elle est bien sollicitée en tant que professionnelle, dans le registre du soin.

Pourquoi parlez-vous de relation archaïque ?

Pour construire une relation avec une personne polyhandicapée, il n’est pas possible de se limiter au regard et à la parole, comme c’est le cas pour l’essentiel des situations de la vie courante. Sinon, il est probable que la rencontre ne se fasse jamais. La parole n’a plus la même place. Ce qui importe pour les résidents, c’est la mélodie de la voix, l’émotion plus que les mots, même si le langage et le sens que l’on met dans nos mots demeurent importants. Leurs moyens à eux ne sont pas les nôtres, ils sont du domaine du nourrisson. Le lieu de cette communication nous plonge dans des relations archaïques. Elles évoquent le lien que l’on tisse avec un bébé. Elles réveillent aussi en nous, le nourrisson que nous avons été. Ce que nous pouvons ressentir dans cette relation-là met à jour des sensations très lointaines que nous pouvons considérer comme très intrusives parce que notre intimité s’en trouve bousculée. Ce sont des sentiments de notre propre petite enfance, difficiles à mettre au jour et à cerner.

Vous avez participé au groupe de parole du docteur Rossello. En quoi la représentation de la « figure du monstre » vous a-t-elle aidé dans votre pratique de psychomotricien ?

À l’époque, j’étais tout jeune psychomotricien. J’y participais très régulièrement et ces rencontres m’intéressaient beaucoup. Elles m’ont permis de prendre encore plus de distance face à ma pratique et de comprendre aussi les difficultés que mes collègues pouvaient éprouver. Je me suis aussi autorisé dans ces réunions à partager des émotions, des ressentis qui pouvaient paraître incorrects à mes yeux et aux yeux des autres : la répulsion face à une difformité par exemple. J’ai appris que non seulement je pouvais le dire, mais que j’avais tout intérêt à le faire parce que cela constituait notre matériau de travail. Je me souviens d’une résidente qui mâchait constamment un tissu totalement imbibé de sa salive. Elle me l’a claqué sur le dos. Son geste m’a fait mal et je suis resté imprégné de son odeur.

Au-delà du fait que c’est désagréable et que cela ne sentait pas bon, il y a le fantasme de vivre une intrusion, de la sentir collée à moi toute la journée. J’aurais été bien embêté si j’avais dû la suivre ce jour-là pour un soin psychomoteur. Dire que c’est mal de penser cela n’est pas une solution, même si certains professionnels trouvent insupportable d’évoquer ces ressentis-là. Mais comment fait-on quand nous n’arrivons plus à nous représenter une personne polyhandicapée comme un être humain ? Si la parole n’est pas possible, il y a pour moi un terrain propice à la maltraitance et à la négligence.

Dire l’insupportable, pour ne pas passer à l’acte

C’est un monsieur qui pendant la toilette hurle et tente de se mordre. Quand il y parvient, il se mord jusqu’au sang. L’aide-soignante qui s’occupe de ce résident est soumise à une impuissance totale. Elle subit les cris qui résonnent dans la salle de soins, et reçoit la souffrance de l’autre en pleine figure. Elle tente de l’empêcher de se mordre, mais l’épreuve est insoutenable. Qui ne serait pas traversé par des pensées violentes pour arrêter cette situation ?

Un temps d’observation permet de comprendre que ce monsieur n’arrive pas à contenir les stimulations que provoque la toilette : l’habillage et le déshabillage, le chaud et le froid, le sec et le mouillé, tout lui est insupportable. Pour endiguer la violence qu’il retourne contre lui-même, Gaëtan Munoz, le psychomotricien de la MAS, préconise de limiter les excitations que provoquent ce moment-là, en lui parlant davantage, en laissant le moins possible couler l’eau et en lui mettant un gant de toilette dans la bouche afin qu’il morde le tissu, ce que valide le médecin psychiatre.
Mais l’équipe de soin « oublie » de lui mettre ce gant dans la bouche. Entre le fantasme : « Ses cris me sont insupportables et je l’étoufferais bien pour qu’il arrête de crier et de se mordre », et la prescription : « Mettez lui un gant dans la bouche », la frontière était trop ténue. L’équipe n’avait pas pu exprimer ce fantasme, seule demeurait l’idée : « Je vais l’étouffer ». Cela ne pouvait être fait sans passer par la verbalisation du fantasme, afin de pouvoir ensuite aider ce monsieur à décharger de façon acceptable ses angoisses.