N° 866 | du 20 décembre 2007 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 20 décembre 2007

Sans-abri : casser la spirale infernale

Joël Plantet

L’hiver est là : les pouvoirs publics vont devoir s’intéresser au problème des sans-abri, alors qu’il faudrait davantage qu’une politique de saison. Les experts de la récente Conférence de consensus organisée sur le sujet ont évoqué une « crise du logement redoutable qui nous ramène cinquante ans en arrière »

Sont-ils 200 000 sans-abri ? Ou plutôt 350 000 ? Probablement entre les deux, les estimations sont imprécises. On sait en tout cas qu’ils sont plus jeunes et qu’il y a davantage de femmes qu’auparavant, et que le tiers d’entre eux travaille. Signe des temps, l’inquiétant phénomène était simultanément présenté le 11 décembre dernier par deux chaînes télé : dans une soirée Théma intitulée Un monde sans pitié, Arte proposait deux documentaires sensibles — Du bleu dans les yeux, consacré à la cinquième coupe du monde de football des sans-abri l’été dernier à Copenhague, et Les Zouaves du Pont de l’Alma —, alors même que France 5 diffusait un reportage sur les Femmes sans domicile [1].

Le 5 décembre, la Conférence de consensus a remis au gouvernement un rapport constatant une fois de plus l’inefficacité du système actuel et préconisant sa refonte totale. En tout premier lieu, l’écrit — cinquante pages et une quinzaine de propositions — réclame l’« accueil inconditionnel et individuel de chaque personne », accueil à prévoir sur le long terme et doublé d’un parcours de réinsertion. Aujourd’hui, « on prend quelqu’un dans la rue, on le met dans un centre pour quelques jours, puis on le remet à la rue », un peu à la manière des tourniquets (d’origine anglo-saxonne, l’image du revolving door a été utilisée par le président de la Conférence, le conseiller d’État Jean-Marie Delarue)…

Devant la multiplicité des acteurs, les experts recommandent le renforcement de la politique interministérielle et, à l’image des « bassins d’emploi », la création de « bassins de vie où l’on trouverait toutes les gammes d’offres possibles destinées aux sans-abri », à l’échelon départemental ou communal. Autre axe central : relier les causes de mise à la rue des personnes (rupture familiale, expulsion du logement, problème de santé…) aux politiques de prise en charge des sans-abri. Par ailleurs, la « tradition asilaire » (nombre de personnes hébergées ont mis en avant la violence des lieux, ainsi que les conditions pour y accéder) doit cesser au profit d’un vrai réseau d’accueil, en quelque sorte à « sanctuariser ». On se souvient aussi de l’amendement Mariani, gravant dans la loi une discrimination dans l’accueil des sans-papiers, qui fut évité de justesse.

Au final, le jury de la Conférence de consensus propose un nouveau système — « en 1946, nous avons mis en œuvre une mutualisation du risque, notamment en matière de santé [la Sécurité sociale], ne pourrait-on pas imaginer un mécanisme similaire en matière d’exclusion, avec un système de cotisations chaque mois pour un montant très faible ? » — régulièrement évalué, y compris par les personnes concernées. Cruellement, le président de la Conférence compare l’action actuelle des acteurs sociaux à quelqu’un qui s’échinerait à écoper une maison inondée dont les robinets ne seraient pas fermés… Il est nécessaire, en amont, d’arrêter un flux grossissant.

Relier les causes de mise à la rue des personnes aux politiques de prise en charge des sans-abri

En outre, la dignité des personnes a fait l’objet de quelques propositions qui peuvent sembler évidentes, « la dépossession et la honte de soi » étant tout aussi cruciales que les difficultés matérielles et de santé. Pourquoi ne pas créer dans les lieux d’accueil des « espaces dotés de clé ou d’autres moyens de contrôle d’accès où la personne puisse laisser ses effets personnels », permettre des recours en cas de manquement envers les personnes, généraliser les chambres individuelles ou les studios pour couple, conduire des recherches-action associant personnes sans-abri et travailleurs sociaux ?

Il est également question d’insérer les personnes hébergées dans les conseils de quartier, d’aider les associations ou collectifs de personnes sans-abri à se structurer, y compris en reconnaissant certains squats. Des droits ou des espaces nouveaux seraient à créer, tel ce « droit au recommencement » après rechute, ou encore ces « oasis urbaines », lieux conviviaux où chacun pourrait se restaurer, se laver, se reposer. D’autres idées ont émergé : mobiliser l’expertise de la personne sans-abri, développer des « pactes de voisinage » avec habitants du quartier, favoriser les parrainages entre personnes logées et non logées et, régulièrement, faire évaluer les dispositifs par les acteurs et les intéressés.

La Conférence de consensus l’a dénoncé : dans notre pays « la part la plus compliquée et la plus précaire de nos politiques sociales » est donnée aux plus nécessiteux. En effet, l’empilement des plans, des dispositifs et autres schémas doit céder la place à un traitement à la racine du mal. Comment alors penser au-delà de l’hébergement ? La question du logement social est là.


[1Les deux premiers sont réalisés par le collectif Remise en Jeu - 38 rue des Apennins - 75017 Paris. Tél. 01.53.31.03.33 - mail : remisenjeu.collectif@free.fr
Femmes sans domicile sera de nouveau diffusé sur France 5 le 21 décembre à 15h 30