N° 1073 | du 6 septembre 2012

Faits de société

Le 6 septembre 2012

Roms : rupture ou continuité ?

Marianne Langlet

Des familles roms expulsées de leur bidonville, rendues à la rue, souvent sans proposition d’hébergement, l’été a été émaillé d’évacuations à Lyon, Lille, Marseille, en Ile-de-France…

Drôles d’images pour un premier été sous pouvoir socialiste. Le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, avance ses arguments : insalubrité, risque sanitaire, dangerosité des sites «  Le laisser-faire ne résout rien », justifie-t-il dans une tribune publiée le 13 août dans Libération… Des arguments infaillibles mais… « La dignité des personnes est bafouée lorsque des familles sont forcées de quitter des terrains insalubres, sans eau, ni sanitaires, pour en rejoindre d’autres, dans le même état d’insalubrité, ce qui est la réalité des évacuations », rappellent les dirigeants d’Emmaüs France dans une tribune du Monde le lendemain. Rupture des éventuels suivis sociaux, sanitaires, de la scolarisation des enfants : au niveau social, les conséquences de ces évacuations brutales sont dénoncées depuis longtemps par les associations.

Face à la médiatisation, face également à la mise sous surveillance de la France par la Commission européenne qui appelle au respect des garanties contre les expulsions arbitraires et les traitements discriminatoires, le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, tente de calmer le jeu. Il organise une réunion interministérielle le 22 août. Alexandre Le Cléve, membre de Romeurope fait alors partie de la délégation associative. Il se réjouit que la question des campements sorte enfin du giron sécuritaire pour être abordée sous tous ses angles : social, sanitaire, emploi… « Le problème roms n’existe pas, il s’agit d’un problème de précarité. » Au cours de cette réunion, le Premier ministre assure que les évacuations de campement ne se feront que sur décision de justice. Il annonce des mesures pour assouplir le dispositif transitoire qui limite l’accès des Roumains et Bulgares au marché du travail. La France est l’un des derniers pays européens à maintenir ces mesures, prises lors de l’entrée de la Roumanie et la Bulgarie dans l’Europe. Des petites avancées, même si la commission européenne insistait pour la suppression du dispositif.

L’évacuation d’Evry a une portée symbolique très forte

Mais quelques jours plus tard, nouvelle évacuation, cette fois à Evry, ancien fief de Manuel Valls. Comment ne pas y voir une volonté du ministre de faire entendre sa voix ? D’autant plus que l’évacuation intervient la veille d’une décision de justice sur ce campement. « L’évacuation du campement d’Evry a une portée symbolique très forte et provoque l’incompréhension », avance Alexandre Le Cléve. Il voit pourtant aujourd’hui la possibilité de construire une réelle politique publique pour répondre aux situations de précarité de cette minorité estimée à 15 000 personnes, un chiffre stable depuis plusieurs années. « Il est difficile de mettre en place des politiques publiques intelligentes si vous n’avez pas l’ensemble des institutions et des collectivités, du local au national, qui soit dans la même logique, or aujourd’hui nous avons cette chance », pense-t-il. La circulaire publiée mercredi 29 août, signée par six ministres dont Manuel Valls, va dans ce sens : elle appelle à un travail de concertation et d’accompagnement avant toute évacuation. Le même jour, plusieurs campements sont évacués à Stains en Seine-Saint-Denis sans aucune solution proposée aux cinq cents personnes délogées.

Le double langage est assourdissant. Pourtant, une table ronde régionale avait été demandée à plusieurs reprises par les élus locaux de ce département pour envisager des solutions avec tous les acteurs concernés. « Réfléchir en amont des évacuations », appuie Lola Schulmann de Romeurope. Une évidence pour tenter de briser cette politique du bouc émissaire, malheureusement alimentée par une grande partie de la société, sur laquelle l’Intérieur semble aimer surfer.