N° 575 | du 3 mai 2001 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 3 mai 2001

Résister à la « sécuritarisation » du social

Propos recueillis par Guy Benloulou

Entretien - Loïc Wacquant, sociologue et enseignant à l’université de Berkley aux États-Unis, plaide pour résister à la subordination subreptice du social au pénal. Il est, selon lui, indispensable de mener une réflexion collective et de mettre en place des dispositifs d’action communs à l’ensemble des professionnels concernés

Vous êtes partisan d’une résistance des travailleurs sociaux à l’idéologie sécuritaire qui concerne ceux dont ils ont la charge et notamment les jeunes en difficulté. Comment pensez-vous que ces professionnels puissent le faire ?

Tout d’abord il faut bien comprendre que ceux qui glorifient l’État pénal aujourd’hui, en Amérique comme en Europe, sont les mêmes qui, hier, exigeaient moins d’État en matière économique et sociale et qui ont de fait réussi à réduire les prérogatives et les exigences de la collectivité face au marché, c’est-à-dire face à la dictature des grandes entreprises. Désormais, main invisible du marché et poing de fer de l’État se conjuguent et se complètent pour mieux faire accepter le salariat désocialisé et l’insécurité sociale qu’il implique. La prison revient au premier plan.

Pour résister, il faut d’abord refuser de gober tout rond les concepts à la gomme, les théories-bidons et les fausses idées préfabriquées, souvent importées d’Amérique, que les idéologues du nouvel ordre sécuritaire et leurs « experts » auto-proclamés répandent partout. Ne pas se laisser abuser par la nouvelle vulgate sécuritaire à la mode pour la simple raison qu’elle est partout, comme le terme de « violences urbaines », qui est un non-sens sociologique et statistique puisqu’il agrège des phénomènes qui n’ont rien de proprement urbain et qui n’ont pas grand-chose à voir les uns avec les autres, les insultes et les émeutes, les graffitis et les agressions, avec pour effet (recherché) de dépolitiser les violences collectives en réaction aux carences ou aux violences de l’État en les amalgamant à des actes de délinquance. Il y a une lutte urgente à mener au niveau du langage pour empêcher ces glissements sémantiques d’apparence anodine mais qui compriment et forclosent l’espace du pensable et donc du faisable, par exemple en réduisant arbitrairement le sens du mot sécurité à la seule sphère criminelle, déconnectée de la sécurité sociale, sanitaire, éducative, du logement, etc.

Il faut ensuite défendre l’autonomie et la dignité propre du métier de travailleur social, même si cela peut paraître ringard ou corporatiste à certains. Exiger les moyens de remplir sa mission, toute sa mission et rien que sa mission. Refuser de devenir une antenne des services de police et une annexe de l’administration judiciaire sous couvert de meilleure coordination des services et d’efficience bureaucratique. Les synergies entre administrations de l’État sont évidemment désirables, mais toute la question est de savoir qui impose sa logique, son langage, ses critères d’action, son horizon temporel et ses objectifs : cherche-t-on à accroître la « sécurité sociale » à long terme des familles et des individus en difficulté de sorte à leur donner une plus grande stabilité et capacité de vie, ou bien à produire de la « sécurité criminelle » à court terme (ou, pire encore, sa mise en scène médiatique) en faisant baisser au forceps les indicateurs statistiques de la délinquance et en faisant exhibition de sévérité paternaliste à des fins bassement électoralistes ? Quelle main de l’État l’emporte dans ce bras de fer permanent, la « main gauche » qui nourrit et soutient, protège les plus démunis des pires aléas de la vie, réduit les inégalités, ou la « main droite » chargée du maintien de l’ordre (moral et économique autant que légal) ?

Pour résister à la subordination subreptice du social au pénal, il est indispensable de mener une réflexion collective et de mettre en place des dispositifs d’action communs à l’ensemble des professionnels concernés, travailleurs sociaux et psychologues, éducateurs et enseignants, infirmiers et médecins, spécialistes des droits de l’homme, juristes et juges, et même policiers et personnels pénitentiaires, afin de repenser ensemble la fonction et les compétences propres de chacun et la place qu’ils doivent occuper les uns par rapport aux autres. En s’appuyant sur leur connaissance concrète des réalités de terrain qui les confronte quotidiennement aux impasses de cette politique, en activant leurs contacts avec les autres réseaux professionnels et associatifs concernés, les travailleurs sociaux peuvent être le fer de lance de la résistance à la « sécuritarisation » du social.


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