N° 921 | du 19 mars 2009 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 19 mars 2009 | Laboratoire de recherche en sciences humaines

Regards sur l’épopée du travail social

Marianne Langlet

Série documentaire : Un regard sur le travail social
n° 4 : « Une histoire du travail social »
n° 5 : « Murmures de mémoires »
n° 2 : « Regards croisés sur la prévention spécialisée »
Pour toute commande, le catalogue est consultable sur http://asso.lrsh.free.fr

Thème : Histoire

Trois DVD d’une même série Un regard sur le travail social, dirigée par le laboratoire de recherche en sciences humaines, nous entraînent dans un voyage qui mêle passé, présent et avenir du travail social

Nous étions prévenus. « Une (en italique dans le titre) histoire du travail social » ne prétend pas faire l’histoire du travail social. Le documentaire est d’ailleurs né dans un contexte particulier. Lorsque la Confédération française des professions sociales (CFPS) disparaît en 2007, ses responsables s’interrogent sur le devenir de son fonds d’archives [1]. Il contient des pièces uniques, points d’ancrage historique de toutes les professions sociales. Le CFPS s’inquiète également pour sa propre histoire : elle risque de passer aux oubliettes.

Afin d’en laisser trace, naît l’idée d’un documentaire qui raconterait, en montrant les archives, l’évolution, depuis le début du XXe siècle, des organisations professionnelles du social. Le film s’adresse donc à un public particulier : les férus d’histoire, les passionnés d’archives, les travailleurs sociaux en quête de racines. Les autres peuvent, aux détours de certaines longueurs, piquer du nez.

On peut regretter, en effet, que le documentaire ait fait le choix de s’appesantir sur les mille et un aléas des organisations professionnelles – haine, amour, fusion, rupture – au détriment des questionnements de fond qui émergent, dès les origines, sur le rôle du travailleur social, sa place au croisement délicat de l’aide et du contrôle. Le film se noie parfois dans les détails, mais laisse entrevoir la douloureuse – et impossible ? – recherche d’une identité professionnelle commune aux travailleurs sociaux.

L’impossible quête identitaire

Des jeunes filles de bonnes familles - qui, avant de se marier, devaient consacrer du temps aux œuvres charitables - aux féministes de la première heure qui ont refusé le mariage et professionnalisé l’aide aux nécessiteux, nous suivons la création en 1922 de l’association des travailleuses sociales, qui devient la fédération française des travailleurs sociaux en 1950 et enfin la confédération française des professions sociales en 1976. Le film nous dévoile comment la figure, féminine, de l’assistante sociale se dégage petit à petit des multiples fonctions du social avec en vis-à-vis son confrère, souvent masculin : l’éducateur.

Amis, ennemis, les deux professions et leurs conceptions diverses du travail social se heurtent au sein des organisations professionnelles et empêchent toute identité commune. Alliés impossibles ? Le documentaire illustre bien les difficultés pour aboutir à un code commun, un statut identique, une identité partagée. Mai 68 exacerbe ces différences ; les assistantes sociales sont blessées par la critique du « contrôle social » dont elles seraient les chevilles ouvrières tandis que les éducateurs sont à la pointe révolutionnaire, prêts à repenser leurs pratiques professionnelles. Pourtant, l’éducateur, dans son histoire professionnelle, n’a pas toujours été à l’avant-garde…

L’art d’éduquer

Dans le documentaire « Murmures de Mémoires », deux générations d’éducateurs, deux époques, se rencontrent au travers d’une pièce de théâtre. L’Espace dynamique insertion perspectives, géré par Léo-Lagrange, accueille des jeunes en grande difficulté. Il a mis en place, avec la compagnie du Théâtre du Fil, un projet sur huit mois : la mise en scène « des témoignages écrits entre 1945 et 1970 par des jeunes placés dans l’un des premiers centres d’observation public de l’éducation surveillée ». Lus et joués par des adolescents d’aujourd’hui, ces témoignages dessinent une figure extrêmement sévère de l’éducateur.

Chargé, à l’époque, d’observer les jeunes pendant trois mois, il devait ensuite remettre un rapport au juge qui décidait d’un placement, d’une mesure éducative ou de l’incarcération. Une « avancée », marquée par l’ordonnance de 1945 qui met en place une justice particulière pour les mineurs, puisque auparavant l’incarcération était de mise pour tous. Le DVD nous entraîne, comme les jeunes acteurs, à la découverte de l’histoire de la justice pour mineurs. Ils visitent le musée de la protection judiciaire de la jeunesse sur le site de l’ancien centre d’observation de Savigny, menés par la guide des lieux.

Elle rappelle les règles strictes des lieux et souligne sa ressemblance avec la prison. « Quand on est puni, on est envoyé au mitard », raconte-t-elle. Les chambres désignées comme des « chambrettes » par les éducateurs de l’époque sont des copies conformes de cellules. Le film nous emmène également à la rencontre d’un ancien « mineur justiciable » que les adolescents questionnent sur son vécu. «  Les éducateurs, c’était tous des types qui avaient fait la guerre de 40, formés après la guerre (…). Aujourd’hui entre vous et les éducateurs, il y a une forme de fraternité (…), nous, on prenait encore des baffes », témoigne-t-il. Le documentaire nous offre ainsi un très beau croisement entre les témoignages de cet ancien, les réflexions des adolescents sur le lieu, sur l’enfermement, sur les éducateurs de l’époque et des moments de la pièce de théâtre. Dommage que l’image et le son de cette dernière soient parfois mauvais.

Croisement d’éducs

D’autant plus dommage que la pièce est belle, le décor sobre, les mouvements lents, la lumière tamisée et le jeu travaillé. Le spectateur pressent le long travail de mise en scène et de direction d’acteur dans cet aboutissement. Le making off de la pièce, troisième partie du DVD, nous le confirme. Appréhender l’espace, improviser une scène, dire un texte, construire une pièce, apprendre son texte, intégrer les costumes, s’approprier le spectacle, les filages, la première, nous suivons toutes les étapes de la création sous la houlette de Toufik Ouchène, l’exigeant metteur en scène du Théâtre du Fil.

Avec une perle : le moment magique où les acteurs se rebellent contre le metteur en scène. « On veut au moins une scène où on est tous en liberté, il y a trop de surveillants », revendique un jeune garçon, porte-parole de la révolte. « On ne nous laisse pas trop nous exprimer à notre manière », dit un autre. « On dit des phrases comme vous nous avez dit et cela ne nous plaît pas », affirme un troisième. Miroir saisissant des adolescents d’aujourd’hui qui se révoltent contre les carcans d’hier, ressentis par le biais des exigences de la pièce. Signe également que les acteurs se sont appropriés le texte. Une appropriation dont on ne doute plus en regardant le spectacle, la concentration extrême et le jeu subtil des jeunes acteurs.

Le DVD est un beau témoignage d’un riche travail de création et de découverte. À sa manière, il ouvre une réflexion sur le rôle des éducateurs d’hier et de ceux d’aujourd’hui. Une réflexion qui se poursuit dans un troisième film : « Regards croisés sur la prévention spécialisée ». Le documentaire se désigne « outil de réflexion et de valorisation des actions de prévention destiné aux professionnels du travail social ». Le public est donc ciblé. La caméra interroge, en effet, les différents acteurs de la prévention spécialisée à Saint-Denis : les responsables de l’association d’éducateurs de rue Canal ; le maire de Saint-Denis, Didier Paillard ; le vice-président du conseil général chargé de la protection de l’enfance et de l’action sociale, Gilles Garnier.

Le documentaire rappelle le cadre de la prévention spécialisée, ses valeurs, ses modalités d’intervention. Comme dans le premier DVD, il interroge le rôle de l’assistante sociale et celui de l’éducateur, questionne leurs difficultés à travailler ensemble même s’ils y sont tenus. Le film s’adresse donc là aux professionnels du social. Mais, lorsqu’il donne la parole aux éducateurs de rue, il interpelle chacun de nous.

L’éduc d’aujourd’hui

Dans le contexte répressif actuel, nous entendons ces hommes et femmes qui, comme des fourmis invisibles, tissent dans la durée, avec une extrême confiance en l’humain, une relation avec un jeune. « Tu repères un groupe de jeunes, tu te débrouilles pour les croiser plusieurs fois dans la même journée et tu leur dis bonjour à chaque fois. Pendant un an et demi tu vas te sentir très seul », confie un éducateur.

Et puis un jour, il passe alors que le groupe traverse une difficulté – l’un d’eux a été embarqué par la police par exemple. « Tu peux alors essayer de verbaliser ce que veulent dire les jeunes, être un peu l’interlocuteur, le canaliser un peu, faire valoir leur droit, c’est une opportunité pour entrer en contact. » Ils témoignent également d’une connaissance précieuse sur les quartiers, sur les mille facettes des difficultés rencontrées par ses habitants, sur leur inlassable effort pour tirer vers le haut des jeunes qui, parfois, retombent sans cesse.

Enfin, ils font part de leur colère qui rejoint celle des jeunes qu’ils accompagnent face à la diminution des réponses possibles devant un problème d’emploi, de logement, de santé… « On n’a plus d’outils, plus de moyens et la colère des jeunes on la comprend », dit un éducateur. « On n’a plus le même rôle, on gère l’urgence » se désole un deuxième. « Je dure dans le travail social depuis vingt ans parce que je crois en l’humanité, souligne une éducatrice. Mais je ne crois pas aux politiques. » Un éducateur tranche : « Aujourd’hui, on accompagne dans l’échec. »

Douloureux constats, difficile conclusion au terme de ce voyage dans l’histoire du travail social que nous content ces trois DVD. Reste une constante qui traverse tous ces films, l’espoir sans cesse affirmé en l’homme. « Dans ce boulot, on y croit quelle que soit la famille, quelle que soit l’éducation donnée aux enfants, quelle que soit la situation, on y croit et il en sortira quelque chose même si c’est des petites choses, appuie Fadila Belkacemi, éducatrice et chef de service de Canal. On prendra le temps qu’il faudra mais on avancera ; cela donnera ce que cela donnera, peut-être que des petites choses et bien cela sera quand même des petits choses. »